Sylvain Chauveau, un talent palpable

   Sylvain Chauveau est un musicien prolifique : ce Toulousain participe aux projets Micro:mega et Arca et a sorti deux albums solo. Cela fait quelque temps maintenant qu’on a découvert Sylvain Chauveau : ses compositions précieuses, ses ambiances cinématographiques, son lyrisme ; tout nous l’a rendu d’emblée sympathique. Les fantastiques « Livre noir du capitalisme » et « Nocturne impalpable », étant les disques de chevet de Epiphanies, une rencontre devenait de plus en plus urgente.

   Pour des raisons d’agenda chargé, la rencontre n’aura pas lieu physiquement, mais prendra la forme d’un échange d’e-mails. C’est à propos de son activité de compositeur sous son nom que nous l’avons interrogé. Un entretien dans lequel cet homme cultivé cite ses références, s’explique sur son premier label, explique sa recherche absolue d’épure. Chauveau en profite aussi pour casser une idée reçue : il n’est pas nécessaire d’avoir fait le conservatoire pour composer des morceaux renversants. Après avoir été saisis par sa musique, il n’est pas dur d’être séduits par ses mots, tant le propos est éloquent.Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge.

Sylvain Chauveau : Je n’ai pas du tout fait le conservatoire. Je n’ai reçu aucun enseignement technique ou théorique. Je ne sais ni lire ni écrire la musique, je ne sais même pas les notes que je joue. Je suis un pur autodidacte. La seule chose qui me guide est la passion, l’envie irrépressible de faire des morceaux qui seraient les plus beaux possible. Toute ma vie tourne autour de cette obsession. Et je crois que quand l’envie est vraiment très forte, elle peut défoncer les portes. C’est sans doute pour ça qu’un gars comme moi, sans facilité a priori, sans talent particulier, peut arriver à composer à l’oreille, à enregistrer et à convaincre certains labels de sortir sa musique sur disque. A chaque fois, cela s’est fait par un envoi de démo par la poste, tout simplement. Mais un envoi très ciblé.

Epiphanies : Hallucinant ! En t’écoutant, on t’imagine noircir des partitions, travailler l’harmonie d’un point de vue très technique …

En fait je suis issu de la pure tradition rock : acheter une guitare bon marché, apprendre quelques accords de base et jouer à l’oreille, des choses simples mais qui te font plaisir. Je dirais même que je viens de la philosophie punk : « do it yourself », si tu as envie, fais-le, même si on te dis que tu n’as pas le bagage suffisant. Donc je ne noircis pas de partitions. mes morceaux sont même souvent d’une simplicité enfantine – ce qui, mine de rien, demande un certain effort. Techniquement, on me dit que ce sont des accords dits parfaits (c’est à dire sans dissonances), presque toujours dans les mineurs. maintenant, j’ai un piano chez moi, je compose dessus et j’apprend un peu les rudiments de l’instrument. mais je ne suis sûrement pas l’ascète stakhanoviste que certains pourraient imaginer. Je ne me force jamais à me mettre sur un morceau. Je ne le fais que quand ça m’est mentalement indispensable, sinon je fais autre chose. Mais comme la musique m’obsède tous les jours, alors je produis pas mal. C’est assez drôle car je suis vraiment un fainéant. mais un fainéant passionné, donc actif.

Tu parlais de convaincre des labels … Les Disques du Soleil et de l’Acier (DSA) n’est pas le seul label qui a publié tes disques. Au départ, « Le livre noir du capitalisme » a été publié par un autre label …

Ce disque est d’abord sorti au printemps 2000 chez Noise Museum. J’avais fait un envoi de démo après que ce label ait sorti le premier disque de Micro:mega, un autre groupe dans lequel je joue. l’album a été très très peu chroniqué, tardivement, en plein été, et la promo n’avait pas été bien faite à mon avis. Donc ce disque a connu une indifférence quasi totale quand il est sorti. Un an après, il me restait quelques copies que j’ai envoyées à tout hasard à quelques journalistes dont l’avis m’importait, et qui peut-être n’avaient jamais reçu l’album. Résultat : chroniques élogieuses dans « Libé », « Télérama » et « Epok » (le magazine de la Fnac). Mais le disque avait disparu depuis bien longtemps des rares bacs où il avait été brièvement déposé. Heureusement, « le livre noir du capitalisme » est ressorti en septembre chez DSA. Donc, deuxième chance.

Pourquoi as-tu quitté Noise Museum ?

En vérité, c’est plutôt le label qui m’a quitté. Je m’étais manifesté par téléphone au sujet de droits de reproduction mécanique impayés, et le boss du label l’a mal pris. Il s’est énervé et m’a raccroché au nez en disant que ça s’arrêtait là. J’ai trouvé ça idiot mais je n’y pouvais rien. Alors après, j’ai fait des envois à d’autres labels et j’ai atterri chez DSA. Et dans la foulée, le label anglais Fatcat (qui publie les albums de Sigur Ros, NDLR) s’est aussi montré intéressé, ce qui donnera lieu à la sortie d’un EP, « Un autre décembre », des pièces pour piano à paraître début 2003.

Quand j’ai écouté « Nocturne impalpable », ça m’a fait penser à de la musique contemporaine. J’ai même écrit que cela m’évoquait Gorecki. Tu écoutes de la musique contemporaine ? Ou écoutes-tu du rock ? de l’électronique ?

Ma culture musicale est rock, ou pop au sens large, mais depuis trois ans je n’écoute quasiment plus que de la musique dite contemporaine. Les derniers trucs de rock que j’ai aimé, c’est Godspeed You Black Emperor et Sigur Ros. En électronique, je m’intéresse surtout à la frange expérimentale : Ryoji Ikeda, Fennesz, Pan Sonic, Oval … Pour moi, le tournant a été le post-rock, la découverte de la beauté de la musique instrumentale. Cela m’a ouvert sur plein de choses : Arvo Pärt d’abord, puis Morton Feldman (dont je suis devenu un grand fan), Steve Reich, Pierre Henry, Giya Kancheli, Henryk Gorecki, Luc Ferrari, Bernard Parmegiani, Philip Glass … Et je continue de découvrir des compositeurs parfois passionnants. Celui qui m’impressionne le plus, c’est un allemand d’environ 45 ans qui s’appelle Bernhard Günter. Sa musique pourrait être considérée comme électroacoustique, mais selon moi c’est une oeuvre très silencieuse où l’on peut déceler un sens du micro-détail d’une beauté incroyable. Cela colle parfaitement à l’un des adages du cinéaste Robert Bresson qui est très important pour moi : « Sois sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence ».

Ce qui signifie ?

C’est assez simple, en fait. Il s’agit de considérer qu’on doit partir du silence et que ce qu’on y ajoutera ne sera là que parce que c’est absolument nécessaire. Chaque son concédé doit être beau et indispensable, sinon autant s’abstenir. Dans un autre de ses axiomes, bresson dit aussi « quand un violon suffit, ne pas employer deux ». C’est valable pour le cinéma, la musique, la littérature, la photo, les rapports humains… C’est une phrase qu’aurait pu dire Arvo Pärt.

Tu sembles très cultivé, aussi bien musicalement que cinématographiquement… Quel rapport as-tu à la culture ? Est-ce un besoin vital, un peu comme les étudiants qui, une fois une au service militaire, avaient toujours un livre sur eux, pour se raccrocher à quelque chose de civilisé, ne pas tomber dans le triptyque bière-babyfoot-blagues… La culture comme guide de survie en milieu hostile ?

Je ne crois pas être « très cultivé ». Je suppose que j’ai acquis petit à petit une certaine culture dans des domaines artistiques, probablement plus que la moyenne des gens que je croise dans la rue. Mais ce n’est vraiment pas un but en soi, ça ne rend pas forcément plus intelligent ni plus apte à la vie sociale (au contraire). Et puis par rapport à des gens qui baignent là-dedans, j’apparaîtrais complètement inculte sur la plupart des sujets. Au fond, peu importe. Je crois que ce qui fait la qualité de la vie d’un homme est bien ailleurs : dans sa capacité à surmonter la complexité des rapports à autrui, par exemple.

Je trouve aussi ta musique très « cinématographique » … As-tu été approché par des cinéastes ? As-tu proposé des musiques à des cinéastes ?

Justement, je termine ces jours-ci la musique du premier long métrage de Thomas De Thier, « Des plumes dans la tête », un film qui sortira en salles courant 2003. c’est lui qui m’a contacté, suite à l’écoute de mon album « Nocturne Impalpable ». Et puis cet été, j’ai co-réalisé avec le groupe Man la musique d’un court métrage de Sébastien Betbeder intitulé « Des voix alentour ». dans les deux cas j’ai été appelé, et dans les deux cas le scénario et les images m’ont plu. Sinon, il y a quelques rares cinéastes pour qui je rèverais de bosser : les frères Quay, Philippe Grandrieux, et Godard. Et avec Mathieu Amalric, ça me plairait bien aussi.

Reste le pouvoir d’évocation de tes titres… En les écoutant, on pense à des musiques de films… Tu ne « t’amuses » jamais à coller des notes sur les images d’un film, comme le ferait un compositeur de BO, à qui un réalisateur commanderait une musique ?

On me parle souvent de ce « pouvoir d’évocation » qui appellerait des images. Cela vient sans doute du côté instrumental de la musique que je fais en solo ou en groupe. A ce sujet, je tiens à rappeler le travail essentiel que fournissent les amis avec qui je collabore : Fred Luneau, l’autre moitié de Micro:mega, et Joan Cambon, véritable cerveau d’Arca et responsable de la plupart de mes enregistrements solos. La musique instrumentale t’oblige à trouver un système narratif autre que la voix ou les paroles d’une chanson. Cela sera alors la ligne mélodique d’un ou plusieurs instruments, ou bien une ambiance générale qui guide l’oreille de l’auditeur entre le début et la fin. Quant à mettre des notes sur des images, je l’ai fait sur les deux films pour lesquels j’ai été contacté cette année et j’espère bien continuer, du moment que le projet du film m’attire.

Mais je veux dire : tu ne l’avais jamais fait avant, juste pour ton plaisir, ou pour te créer une contrainte ? Sachant que, comme le dit Levi Strauss, l’art se nourrit de contraintes…

Non, je ne l’avais fait qu’une fois avant, sur le film « Few of us », avec le violoncelliste Olivier Cavaillé, mais c’était en vue d’une prestation à la cinémathèque de Toulouse. Mais pourtant, je pense en effet qu’il peut être très utile de se créer des contraintes. D’ailleurs, dans mes compositions en solo, je me suis fixé des principes dès le départ : s’éloigner le moins possible de l’évidence du silence, ne concéder un son que quand il est indispensable, et me recentrer sur mon identité (personnelle et culturelle). L’idée était aussi concrètement d’inventer une « musique française » d’aujourd’hui. Puiser dans mes racines culturelles, se servir des leçons de Satie, Debussy, Ravel et Fauré, des pionniers de la musique concrète, et simplifier tout ça dans des instrumentaux de format court. Et c’est ce que j’ai tenté de faire depuis.

Tu viens de parler de Micro:mega et Arca. Le fait de collaborer à d’autres projets fait que tu composes différement suivant si c’est pour toi en solo ou pour un projet ? Je veux dire : quand tu composes, c’est ensuite que tu dis « je le garde pour moi » ou « je le propose à Arca/Micromega » ou alors tu sais dès le départ pour qui/pour quoi tu te mets à travailler ?

98 % du temps, quand je compose, c’est pour moi. Le travail dans Arca et Micro:mega se fait directement en home studio, quand je suis avec Fred ou Joan. Sinon, c’est pour moi.

Au fait, c’est quoi ce discours qu’on entend dans « Hurlements en faveur de Serge T. » sur « Le livre noir du capitalisme » ?

C’est tiré d’une émission sur une radio locale toulousaine. L’invité s’appelle Serge Turc. Il lit des textes à lui, entrecoupés de commentaires. Au début, ça paraît ridicule et comique, mais au bout d’un moment, j’ai trouvé là-dedans une sincérité et un désespoir qui m’ont touché. J’ai voulu absolument utiliser ça dans un de mes morceaux, car cela contient une force et une intensité que j’ai du mal à trouver. Mais ça ne plait pas à tout le monde.

 

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