Arvo Pärt "Lamentate"

   S’il y a bien un artiste emblématique du label ECM, c’est le compositeur estonien Arvo Pärt. C’est pour publier son « Tabula rasa » que le label a créé les « ECM New Series » en 1984. S’il a publié une bonne partie de ses oeuvres sur le label Finlandia, aux côtés ses compatriotes Urmas Sisask, Erkki-Sven Tüür ou Lepo Sumera, c’est sur les bien nommées Editions de Musiques Contemporaines que Pärt donne de ses nouvelles aux amateurs éclairés.

arvo-part lamentate   Ce disque présente deux commandes qui ont été faites aux compositeur : la première est « De pacem domine », une prière pour la paix écrite à la demande du violiste de gambe catalan Jordi Savall, à l’occasion d’un concert pour la paix donné à Barcelone en juillet 2004. Dans cette oeuvre interprétée par le Hilliard Ensemble, des voix se mêlent : « Da pacem, Domine, in diebus nostris / Quia non est alius / Qui pugnet pro nobis / Nisi tu Deus noster » : « Apporte la paix, O Seigneur, à notre époque / Car personne d’autre / Que Toi, Notre Dieu / Ne se battra pour nous ».

   Le seconde oeuvre, bien plus longue, fut commandée par la Tate Modern, musée d’art contemporain de Londres et interprétée par le SWR Radio Sinfonieorchester Stuttgart. Arvo Pärt rend hommage à une oeuvre de l’artiste indien Anish Kapoor, « Marsyas ». Allez donc en voir quelques images sur le Net, et vous comprendrez mieux pourquoi cette installation monumentale (un long film de PVC rouge qui passe dans trois anneaux métalliques) a pu frapper le compositeur. On croirait, rien qu’à la vue des photos, avoir affaire à une monstrueuse matrice sanglante, dont on viendrait d’être expulsé. C’est un peu le choc qu’a eu Arvo Pärt : « ma première impression, se remémore-t-il, fut qu’en tant qu’être vivant, je me trouvais mort, face à mon propre corps. A cet instant j’ai ressenti profondément que je n’étais pas prêt pour la mort. »

   Et d’ajouter : « j’ai été amené à m’interroger sur ce que j’allais encore réussir à accomplir dans le temps qui me restait. » Ainsi donc, il a écrit une oeuvre pour piano (dont les parties ont été confiées au Russe Alexei Lubimov) et orchestre, qui est une suite de réflexions tantôt sombres tantôt lumineuses sur la fuite du temps. Si l’on croit parfois que l’art contemporain n’est qu’esbroufe (on a hélas souvent des raisons objectives de la croire), l’oeuvre de Anish Kapoor a inspiré une belle méditation. Méditation plutôt triste faut-il le préciser, qui rejoint précisément l’inspiration du sculpteur : la statue doit son nom à Marsyas, satyre grec écorché vif par le dieu Apollon.

   Cette lamentation se reçoit en plein coeur, comme un baume (le mouvement « consolante ») contre les agressions du monde (« stridento »). Comme on se doute que les amateurs de musique pop(ulaire) qui ne voient pas plus loin que le bout de leur iPod nous ont déjà quitté depuis belle lurette (un clic suffit pour passer à autre chose), nous ne pouvons que vous féliciter si vous êtes parvenus au bout de ce texte. Et encore plus chaleureusement si, à nous lire, et on le dit modestement, vous avez ne serait-ce qu’un tout petit début d’envie d’écouter une musique un tant soit peu différente.

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Jean-Marc Grosdemouge

Arvo Pärt « Lamentate », 1 CD (ECM/Universal), 2005

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