Batagraf/Jon Balke "Statements"

   On a tous des idées reçues sur les labels. On les a reçues en héritage de certains mass-médias abrutissants ou on se les est forgées soi-même. On a beau être ultra-fan d’ECM, on s’est quand même un peu formaté le cerveau. En gros, ECM c’est le jazz de papa, mais en mieux : parce que le son résonne comme jamais, parce que les instrumentistes sont des cadors, parce qu’il y a de superbes ambiances, parce que ce jazz-là est soyeux, proprice à la rêverie, élégiaque, pas juste swinguant.

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  D’ailleurs ECM donne peu dans le swing. On va plutôt chercher chez Rune Grammofon (label norvégien qui a pendant longtemps été distribué par ECM) ou chez Jazzland ce jazz mutant qu’on aime tant. Mais c’est bien chez ECM que paraît cet album de Jon Balke, déjà auteur d’un « Diverted travel » (voir notre article) en compagnie du Magnetic North Orchestra en 2004. Un album dont on n’avait pas fait grand cas. Le choc est d’autant plus fort à l’écoute de ces « Statements » (déclarations) qu’on n’avait pas pressenti tel potentiel chez le claviériste norvégien.

   En charge de claviers et des vocaux, Balke tâte ici de la percussion. A ses côtés, ce sont pas moins de quatre percussionnistes (Kenneth Ekornes, Harald Skullerud, Helge Andreas Norbakken et Ingar Zach) qui viennent donner la pulsion (presque primitive) des titres. Arve Henriksen à la trompette et Frode Nymo au saxophone alto viennent les striers de cuivre. Ce serait tout que ce serait déjà pas mal, bien au dessus du tout venant musical, mais outre les sonorités électronica qui infusent parfois, d’autres éléments viennent donner un caractère étrange à cet album : la récitation de textes en anglais (Sidsel Endresen), en wolof (Miki N’Doye), des voix qui s’épanchent et se délient (Solveig Slettahjell, Jocely Sete, Camara Silva) et des fragments inconnus de voix captés dans les médias. Il parait que dans le nord magnétique, on capte très bien toutes les radios du monde. L’explorateur Jean-Louis Etienne m’en avait soufflé mot lors d’un interview, je crois. Mais, doit-on ajouter : on ne sait jamais vraiment sur laquelle on va tomber, les ondes étant parfois capricieuses.

   De toute façon, la vie c’est comme une boite de chocolat, on ne sait jamais sur quoi on va tomber (ça, c’est un certain Forest Gump qui nous le dit). Cette histoire d’ondes radio est peut-être une légende. Mais sur son sonar, vraisemblement reclus qu’il est dans les hautes latitudes de son studio d’enregistrement, Jon Balke a capté des voix aux accents très divers, qu’il inclut à ses morceaux. Des morceaux qui dessinent le futur captivant d’un jazz sans limites ni spatiales ni temporelles.

Ceux qui ont passé leur enfance à faire enrager leurs professeurs en faisant résonner une règle souple en plastique sur le bord de leur pupitre écouteront avec profil « Altiett », qui utilise cette sonorité. Voilà qui dit bien le degré d’inventivité de ces « déclarations ».

   Les déclarations : s’il est bien une chose qui nous casse les oreilles à longueur d’année, c’est bien cela. Tel ministre fait une déclaration, tel chef d’état fait une déclaration. Tiens, parfois même, on déclare la guerre. Ou sa flamme, c’est vrai (et je ne parle pas des revenus). Mais quelle cacophonie ! Souvent, en plus, on est dans la redite : chacun brasse les même idées depuis vingt ans, seuls les mots changent. En musique aussi on tourne en rond parfois. Mais les « Déclarations » de Jon Balke ne sont pas le moins du monde redondantes.

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Jean-Marc Grosdemouge

Batagraf/Jon Balke « Statements », 1 CD (ECM/Universal), 2005

Infos : www.ecmrecords.com

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