Björk "Medulla"

   On a eu beau trouver « Vespertine » un peu hermétique, pas assez pop et un poil froid, reconnaissons tout de même un talent à l’Islandaise Björk : grâce à la médiatisation croissante de son oeuvre, elle va réussir à réconcilier le lecteur de « Wire » et l’auditeur de RTL2, qui chacun, peuvent communier dans un même amour de ses disques. 

1281f6ac9b094c8a8868261d20c3d8e1   L’album qui nous intéresse s’appelle « Medùlla » : « moelle » en langage médical. Il a un sens plus large : il signifie en fait « les racines », et a failli s’appeller « Ink ». Encre, « en référence au sang qui coule en nous tous » confie Björk. Si ce mot ne signifait pas « bio », on aurait pu l’appeller « Organic », ce qui en aurait fait la suite logique de l’album « Homogenic », sorti en 1997.

   Organique, ce nouvel album de Björk l’est au plus haut point : à part quelques notes de piano (« Ancestors ») il n’est composé que de voix, et quelles voix : Robert Wyatt, Rhazel (ex-The Roots), Mike Patton (ex-Faith No More, et collaborateur du projet « Lovage » de Dan The Automator), la chanteuse inuit Tanya Tagaq Gillis, ou des inconnus, comme Shlomo ou le japonais Dokaka, découvert sur le Net. « Medùlla » est surtout l’album le plus personnel de Björk à ce jour. Il faut dire qu’elle s’y met à nu, puisque aucun instrument ne vient faire écran entre les mots sussurés ou hurlés par cet organe hors normes, et notre sensibilité.

   Après avoir tourné avec soixante dix musiciens, Björk craignait la surenchère. Jouer avec cinq cent musiciens ? Elle n’y tenait pas plus que cela… Ayant élaboré son album seule qui ne fonctionnait pas, Björk s’est retrouvée un jour face à la console de mixage : « progressivement, j’ai fait disparaître les instruments un par un, et la suite s’est imposée d’elle-même », explique-t-elle. Elle constate que les instruments « sont si datés », et décide de revenir à un art primitif : celui du chant. Un disque a capela alors ? Comme toujours avec Björk, qui est loin d’être un artiste pop qui cède à la facilité, les choses ne sont pas aussi simple.

   Cet album est donc bâti sur des voix et des bruits de bouche, des raclements de gorge, ou des halètements (certains sont quelque peu érotiques), mais finement retravaillés. Et l’on peut mettre au défi un auditeur qui n’aurait pas été prévenu de la chose de découvrir ce subterfuge créatif. « Medulla » a quelque chose d’irréel. Il est à la fois moderne et enraciné. Moderne car on entend de la beatbox humaine et des sonorités electronica non pas « faites mains » mais créées à la bouche. « Medùlla » ressemble parfois à ces disques ethnographiques, composés de chants traditionnels que des chasseurs de sons rapportent de contrées éloignées (vingt choristes islandais ont été invités). Avec cet album enregistré un peu partout (Venise, les Iles Canaries, l’Islande ou New-York), Björk se retrouve face à elle-même… ou presque.

   Le duo californien Matmos, Mark Bell (programmateur de LFO, déjà producteur sur « Homogenic » ou sur « Exciter » de Depeche Mode) et Mark ’Spike’ Tent, ont en effet aidé madame Gudsmundòttir, d’ailleurs mère pour la deuxième fois (une petite Isadora), à accoucher de ce nouvel opus, comme ils l’avaient fait par le passé. Et l’on retrouve avec plaisir celle qui chantait dans les toilettes d’un club en 1993 (« There’s more to live than this » sur « Debut ») ou participait au disque d’Hector Zazou « Chansons des mers froides ».

   La voix de Björk se révèle de manière éclatante comme ce qu’elle est : un diamant. Une pierre débarrassée des scories dance de « Debut » ou « Post », une voix imergée dans un univers bizarre, mais où la bizarrerie reste sous contrôle, ce qui n’était pas le cas sur « Vespertine ». La dernière fois que Björk nous avait subjugués, c’était à chaque fois avec un album écrit après un choc humain : « Homogenic » après un attentat à la bombe déjoué, « Selmasongs » après le tournage du film « Dancer in the dark ». « Medùlla » est l’album serein d’un post-partum heureux. Björk est toujours aussi aventureuse. Sortir un disque fait uniquement de voix humaines, alors qu’elle pourrait capitaliser sur ses succès passés, c’est faire preuve d’un grand courage, qui mérite d’être salué. Dont acte. Hélas, le point faible de l’Islandaise, à savoir son absence cruelle de mélodies accrocheuses, demeure.

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Jean-Marc Grosdemouge

Björk « Medulla », 1 CD (Barclay/Universal), 2004

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