Bobo Stenson "Goodbye"

   Certes, le nom de Bobo Stenson n’est pas celui qui revient le plus souvent dans la conversation des fanatiques de piano jazz : ceux de Bill Evans, Keith Jarrett, Monk, Svensson ou Mehldau, y reviennent plus souvent sur le tapis que celui de ce Suédois. Mais Stenson est un pianiste qui compte : et pour cause, il fut même couronné il y a quelques années par la sortie d’un volume de la série  » : »rarum » (la « Pléiade » d’ECM) à son nom.

bobo (1) Depuis 1971, le pianiste enregistre pour le label allemand, mais c’est la première fois qu’il enregistre un album à New-York pour le sortir sous le sigle ECM. En compagnie du batteur américain Paul Motian (qui officia auprès de Bill Evans, Paul Bley, Keith Jarrett et Marilyn Crispell) et du contrebassiste Anders Jormin, qui signe quelques compositions (« Rowan », « Seli », « Alegreto rubato », et « Triple play », avant dernier morceau court et un poil étrange), Stenson s’essaie à un répertoire divers. Un titre de Purcell (« Music for a while », qui a trent cent ans au moins), un autre d’Ornette Coleman (« Race face »), forcément plus récent, voilà une belle manière d’abolir le temps, de renvoyer à leurs chères études les historiens qui aiment dater.

   La datation au carbone 14 est formelle : ces deux morceaux datent d’avril 2004, puisque que c’est ce mois-là, les notes de pochette l’attestent, qu’ils ont été captés. Géographiquement aussi les frontières s’abolissent : foin de préférence scandinave à tout crin ! Stenson s’essaie à une composition de l’Argentin Ariel Ramirez (« Alfonsina ») et laisse son batteur américain glisser deux titres dans le tracklist : « Jack of Clubs » et « Sudan », qui s’écoutent en enfilade. La reprise d’un titre du Russe Vladimir Vyotsky (« Song about the earth », le morceau le plus long de l’album) est l’archétype même du jeu de Bobo Stenson : il joue peu de notes, mais les bonnes (la recette a été écrite par Miles Davis). Il condense parfois une ambiance en quelques accords parfaits, qui répète doucement, pour former une trame lente qui soutient la progression de son morceau. Il n’y a pas de doigts qui galopent sur le clavier, pas de technicité superfétatoire : c’est l’émotion, et elle seule, que le musicien vise.

   En cela, Bobo Stenson appartient à cette belle famille des storytellers, qui sont capables avec une bribe de mélodie d’inventer tout un monde de luxe, calme et volupté. C’est un démiurge qui ne vous fera jamais taper du pied, ni marquer la mesure avec le doigt, ni dodeliner de la tête. Il fera en effet bien mieux que ça : il vous prendra par la main, vous racontera une histoire sans paroles et vous reconduira sagement chez vous, vous déposant à la dernière plage de ce disque. Un disque dont il faut signaler la magnifique photo de pochette (une piscine recouverte de feuillages, et prise de nuit, alors que les spots placés sous l’eau sont allumés). Mais Stenson ne vous quittera pas avant de vous avoir dit « goodbye ».

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Jean-Marc Grosdemouge

Bobo Stenson « Goodbye », 1 CD (ECM/Universal),  2005

Infos : www.ecmrecords.com

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