"Born to be blue" : Chet Baker, visage et voix d'ange, hanté par ses démons

borntobeblue     Côté pile, il y a un gamin à la gueule d’ange venu de  l’Oklahoma, un beau gosse qui chante avec une voix de velours des chansons d’amour tristes, et souffle dans sa trompette, un son cool, velouté, incarnation parfaite du style jazz west coast californien. Côté face, il y a un mec cabossé, qui se démène face à la dopé et meurt jeune, trop jeune, un jour de 1988 aux Pays Bas.

     Beaucoup de gens ont du mépris pour les toxicomanes : la figure du junky qu’un Burroughs a décrite dans son livre autobiographique du même nom exerce à la fois un pouvoir de fascination (ces gens là « osent » aller jusqu’au bout, tutoyer les limites, dire merde à la ligne jaune et aux conventions) et de répulsion : au fond, on n’a que peu de respect pour ces gens. Quelle idée de se faire autant de mal ? C’est vrai, ça. D’autant plus choquant quand on a du talent, qu’on vend des disques et que les gens vous applaudissent.

     On devrait péter le feu remercier la vie, mais non ne se shoote, c’est n’importe quoi. Avec Robert Budreau derrière la caméra, on se prend de sympathie pour Chet, qui vient de rencontrer l’amour et de se faire casser la mâchoire entière lors d’une agression dans la rue, et a envie de décrocher. Il essaie de réapprendre à jouer, d’être clean vingt-quatre heures à la fois. Pas de réunions Narcotic Anonymous dans une église pour lui, mais l’amour de Jane, les plages de Californie et la vie de bohème dans un mini-van. Les images des deux tourteraux au bord des vagues déchainées, la lumière tendre, donnent envie d’y croire.

     Mais les démons de Chet sont puissants. Et l’on comprend, quand Jane discute avec quelqu’un d’autre dans la cabine de l’ingé-son lors d’une séance d’enregistrement, ou qu’elle ne pourra assister à son prochain coincert parce qu’elle a une audition, que le problème de Baker, anesthésié par la drogue, c’est un problème affectif. En se shootant, il abolit le temps, il ne fait plus qu’un avec les notes de musique. Chet Baker a continué à cramer sa vie pendant des années, mais il laisse quelques disques de jazz mélancoliques, dont quelques uns méritent de figurer dans la discothèque de tout honnête homme.

     Ce film vient remettre en lumière Chet Baker le loser magnifique, lui dont le nom est connu des mélomanes, mais que le grand public connait moins que son grand rival Miles Davis, personnage ombrageux que l’on voit campé dans ce film en collègue qui n’hésite pas à inimider Chet. Ce qui frappe enfin, c’est le jeu d’acteur d’Ethan Hawke, qui a bien grandi depuis « Le Cercle des Poètes Disparus », et sait donner vie aux fêlures intimes de Chet pendant plus d’une heure, sans jamais tomber dans le pathos.

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Jean-Marc Grosdemouge

« Born t be blue » (2017) de Robert Budreau, avec Ethan Hawke, Carmen Ejogo

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