Brad Mehldau : warm regards

   Après « Elegiac Cycles », et en parallèle à sa carrière en trio (Larry Grenadier, Jorge Rossy), l’Américain Brad Mehldau a sorti à l’automne 2004 un nouvel album solo, « Live in Tokyo ».

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   C’est durant l’été 2004 que l’on a croisé Brad Mehldau au Parc Floral de Paris, après un concert de Kurt Rosenvinkel. Aux côtés de Joshua Redman (saxophone) et Ali Jonhson (batterie), Brad jouait les sidemen de luxe. Après une poignée de mains, quelques paroles et une carte de visite échangées, le pianiste nous promettait de nous accorder l’interview que nous attendions depuis, allez… six ans. C’est par mail qu’elle aura lieu, fin septembre. Après m’avoir parlé de sa manière de travailler ou de la façon dont il a découvert le jazz, en un mot (« Warm Regards »), Brad m’a convaincu de m’accrocher dans la pige et de continuer ce pari fou qui consiste à essayer de vivre de sa plume.

Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Sur ton premier album, « Elegiac cycle », les titres sonnaient « classique » (on a même parlé de l’influence de Fauré). « Live in Tokyo » est plus basé sur ta passion pour la pop music ?

Brad Mehldau : Oui. « Elegiac Cycle » revêtait une influence classique de manière plutôt appuyée. Avec ce nouveau disque, on entend toujours l’influence clssique, mais c’est moins dans une idée formelle qui plane sur tout le disque, comme c’était le cas sur le précédent. Dans ce sens, il est moins classique. C’est plus un enregistrement de jazz live, une collection de chansons de ce que je considère être une performance réussie. Les influences se mélangent un peu plus : jazz, classique, autant que la pop. Normalement, on doit sentir que mon jeu a mûri, de même que la façon dont j’y expose mes influences.

« Live in Tokyo » est plus personnel ?

« Elegiac Cycle » semblait très personnel, et c’est toujours le cas, parce qu’il était le point culminant d’un tas d’idées que j’avais à cette époque, des idées que j’ai essayé de mettre en forme et expliciter. C’était un disque « sérieux ». « Live in Tokyo » est tout aussi personnel mais peut-être sans qu’il soit besoin de l’expliquer : la musique n’a pas d’ »idée fixe » (en français dans le texte, NDR) derrière elle.

Pourquoi avoir choisi d’enregistrer dans une salle de concert au Japon ?

Il y avait une bonne combinaison d’éléments : un public calme et attentif, un fantastique Steinway qui s’accordait parfaitement à l’acoustique du lieu, une salle qui sonnait merveilleusement, et une très bonne méthode d’enregistrement : les micros étaient placés loin du piano, ce qui fait qu’ils absorbaient beaucoup de l’acoustique naturelle du lieu lui-même.

C’est le label Nonesuch qui publie cet album, et non Warner Jazz. Y a-t-il une raison particulière ?

J’ai récemment changé de label et enregistre désormais pour Nonesuch. C’est mon premier disque avec le label, et je suis content de l’avoir rejoint. Je dois ajouter que j’ai toujours été satisfait de Warner Brothers également, en particulier grâce à l’excellent travail de Pascal Bussy en France : il m’a vraiment aidé à présenter ma musique au public français. Malheureusement, Warner a fermé son département jazz.

Il y a des exceptions (comme « River man », joué à la fois en solo et en trio) mais on constate que tu as un répertoire propre aux concerts solo. Pourquoi ?

Certaines chansons se prêtent plus naturellement à une interprétation solo pour moi, comme « Paranoid Android » de Radiohead ou « Things Behind The Sun » de Nick Drake. Souvent, cela vient de l’aspect formel des chansons : elles ne rentrent pas dans les thèmes et variations conventionnels ni dans l’approche d’improvisation que j’ai avec le trio. Il y a la possiblité de quelque chose d’autre : quelque chose de plus simple, ou de plus complexe.

Comment choisis-tu de jouer une chanson en solo ou en trio ? Comment travailles-tu avec Jorge et Larry ? Quel est ton rôle de leader ?

J’écris et arrange les titres et les leur apporte, je fais des suggestions préliminaires, et puis nous découvrons les choses ensemble. Les chansons se développent au moment où nous les jouons, et change beaucoup au cours des mois. J’essaie de ne pas trop leur donner d’ordres, car souvent les mots peuvent avoir un impact négatif sur la musique. Au début, quand nous jouions ensemble, nous avions beaucoup plus de conversations à propos de la music que nous en avons aujourd’hui.

Comment travailles-tu en solo ?

Cela varie vraiment d’un titre à l’autre. Certains sont bien plus arrangés que d’autres. Je m’exerce en amont de mes concert solo. Ils nécessitent beaucoup de préparation. Je ressens très fortement le besoin de m’améliorer en tant qu’interprète.

L’improvisation est-elle plus importante en solo qu’en trio ?

C’est d’importance équivalente. Mais ça n’intervient pas de la même manière : la plus grosse différence, c’est qu’il n’y a aucune interaction avec quiconque d’autre quand on joue seul. Improviser en solo est plus intimidant, plus difficile, mais plus gratifiante quand ça marche vraiment.

Te sens-tu plus libre quand tu joues en solo ?

Peut-être, dans un sens. Il n’y a à se soucier de personne d’autre, donc les possibilités formelles sont grand ouvert. Harmoniquement et rythmiquement parlant, je peux faire ce que je veux. Bien sûr, avec cette liberté il y a plus de responsabilité pour créer quelque chose avec intégrité. C’est une responsabilité pesante quand je suis seul. La liberté quand je joue en trio est spéciale, car elle est partagée. Quand ça fonctionne bien, c’est de la télépathie. C’est cette télépathie que je recherche quand j’écoute du jazz, c’est ce que j’aime là-dedans. Jouer seul implique une liberté plus solitaire, plus existentielle.

Ta main gauche est toujours forte dans ton jeu (aussi forte que la droite, en fait). Mais il semble que cela soit encore plus vrai quand tu joues seul…

Merci. Ma main gauche joue vraiment un plus grand grand rôle quand je me produis seul. Je suis toujours en train de travailler sur la manière de jouer fort avec ma main gauche, mais de façon musicale, intelligente, avec intégrité. C’est un long processus : j’y travaille depuis des années.

Une grande partie de ton public est jeune, fan de pop et de rock. Comment vois-tu le fait que ton public n’est pas le public habituel de ce genre ? Tu es celui qui convertit pas mal de gens au jazz…

C’est un grand compliment. Je suis très content que des gens de tous âges et tous styles viennent m’écouter. La culture est moins pesante de nos jours. Je pense que c’est la l’effet naturel de cet allègement qui s’exprime de façon idéale dans ce que tu décris : les gens sont de moins en moins sensibles aux étiquettes et aux classifications.

Peux-tu me dire quelques mots sur la façon dont tu as découvert le jazz ? Ce n’est pas une passion précoce pour toi… Est-ce vrai que tu es un peu venu à cette musique par hasard ?

Quand j’étais jeune, j’avais quelques amis « au courant » qui écoutaient du jazz. A douze ans, je suis allé dans une colonie de vacances où nous jouions de la musique de chambre. C’était dans les monts Berkshire à Lenox, Massachusetts, à quelques miles de Tanglewood. Tanglewood, c’est là où le Boston Symphony Orchestra va chaque année. C’est là que j’ai développé un grand amour pour la musique de chambre, amour qui perdure. Cet été là, il y avait un joueur de violoncelle de mon âge qui avait un enregistrement live de Trane jouant « My Favourite Things ». On l’a écouté dans sa chambre pendant vingt minutes, et cela a été une expérience religieuse. Ca a eu un fort impact sur moi. Un peu plus tard dans l’année, je suis allé chaque samedi dans une école de musique classique à Boston, dans laquelle il y avait aussi un classe de jazz. J’ai dû retranscrire le solo de Curtis Fuller dans « Moment’s Notice » de Coltrane, sur l’album « Blue Train ». Ca m’encore plus ouvert les oreilles. C’est marrant, et un peu ironique, de constater que ma rencontre avec le jazz s’est passé dans cet environnement de la pédagogie de la musique classique.

Il y a quelques années, « Les Inrockuptibles » ont titré « jazz star » à ton propos en une du magazine. Te considères-tu comme tel ? Si oui, est-ce angoissant ou est-ce que cela te pousse à faire toujours mieux ?

Non, je ne pense pas être une star. Pour moi, une star est quelqu’un comme Prince ou Madonna : quelqu’un qui cultive sa propre image de manière réfléchie. Je ressens un certain stress, pour être honnête, mais je pense que c’est plus dans le sens « Je veux continuer à marquer les gens avec ma musique, pas les ennuyer ». C’est probablement le symptôme lié à tout succès en général.

Quand nous nous sommes rencontrés au Parc Floral de Paris cet été, tu m’as parlé d’un concert pour récolter des fonds contre les maladies orphelines auquel tu devais participer avec Baptiste Trottignon. Ce projet est-il toujours sur ton agenda ? Prévoyez-vous d’enregistrer un album ensemble ?

Ce concert a eu lieu, mais hélas, je n’ai pas pu y participer à cause de mon emploi du temps. J’aimerais jouer quelque chose avec Baptiste, je suis fan de ce qu’il fait. Nous avons un peu évoqué la possibilité de faire quelque chose ensemble dans le futur, mais il n’y a encore rien de bien précis.

Enfin, la dernière question n’est pas du tout musicale. Elle concerne ta personnalité : on te dit timide, voire ombrageux. Pourtant, cet été, quelle ne fut pas ma surprise de te voir, une fois le concert fini, distribuer des autographes, discuter avec les fans et poser en photo avec eux. Est-ce le fait d’être père qui t’a transformé ?

Le seul moment où je suis un peu timide, réticent, ou ce qu’on pourrait appeler « difficile », c’est en fait quand je me produis sur scène : j’essaie alors de me concentrer sur ma musique mais je suis dérangé par les photographes et les appareils photo. Hors de ça, la plupart du temps, je suis content de parler avec des gens après le concert. J’aime les humains en général, même si j’ai mes intermèdes de misanthropie (sourire). Etre père ne m’a changé tant que ça. La seule chose quant au fait d’avoir un enfant, c’est que j’ai appris le détachement.

Brad Mehldau « Live in Tokyo », 1 CD (Nonesuch), 2004

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