Bruno Maman "Bruno Maman"

Cela faisait des années que l’on était sans nouvelles de lui. Bruno Maman a sorti en premier album en 1993, un autre (« Aujourd’hui, produit par Steve Hillage) en 1996. Et puis plus rien. Dix ans déjà, dix ans que c’est long, que l’on était sans nouvelles.

hqdefault   On ne pouvait pas lui reprocher de prendre son temps pour composer, puisqu’il a écrit pour Nina Morato, Jane Birkin entre autres. D’autant plus qu’il a subi une longue et douloureuse traversée du désert après avoir été mis à l’index par sa maison de disques, faute d’être assez rentable.

   Mais passons sur ces affaires de tiroir-caisse qui ne concernent que les épiciers ou les multinationales. Saluons plutôt ce retour sous la forme d’un petit miracle d’album qui sonne comme une résurrection. « Bruno Maman » (quelle meilleure idée que d’appeler son album par son nom ?) est une véritable aubaine pour les vrais amoureux de chansons. Dès les premières secondes de « Trop lâche », Maman sort du « brouillard de Londres » et de sa solitude, et notre attention est captée. Mais d’où viennent ces notes de violoncelle mélancolique, cette guitare folk où glisse un bottleneck fiévreux, cette voix céleste qui pleure ces petites histoires ? D’un paradis oublié à la dérive ? D’une planète suspendue au temps ? Plus on avance et plus l’on comprend que cet album, c’est du rêve ouaté, gravé à même le plastique dont on fait les grands disques. De titre en titre, on se laisse bercer, les oreilles grandes ouvertes, comme si on marchait sur des cumulo nimbus, le coeur léger, si léger derrière les cordes, les pianos, les guitares acoustiques, on trouve une somme d’influence plus pop que chanson, un heureux mélange de ballade langoureuses.

   Si Christophe ressemble à un canari (je crois que la comparaison est de Desproges), on ne sait que dire de Maman et ses cheveux noir corbeau, sinon que son album va bien dans notre discothèque à côté de « La vie de château » d’Art Mengo. On pense aux Beatles sur « Voilà comment » ou sur le poignant « Naïf ». Les ambiances planantes rappellent Pink Floyd ou leur fac-similé moderne, Archive (« si c’est Dieu qui veut ça »). Avec « Sauve-toi », un peu caribéen, « Caïn sans Abel » et sa clarinette klezmer ou « On marche ensemble », carrément flamenco, Maman invente une chanson-world music aux racines textuelles françaises. Mais le grand moment du disque, c’est « De chez toi à chez moi », où Bruno Maman mêle ses racines algériennes et mosellanes dans une chanson sur les souvenirs, et la distance : « c’est pas loin, mais c’est l’bout du monde, de chez toi à chez moi ».

   Les mots sont simples, chargés démotion et le ton grave et engagé des propos est contrebalancé par de somptueux arrangements réalisés par Alain Goraguer, arrangeur de Serge Gainsbourg dans les années 60 et 70. Il y a même la chanson accroche-radio, celle qu’on risque d’entendre sur les ondes bientôt : la valse « Dans tes yeux », qui évoque les rapports mère-fils (« Pas facile d’être un homme / Quand on est encore un fils (…) et qu’on veut sa maman »). Bruno a beau s’appeler Maman, il ne se prive pas d’utiliser le mot dans ses chansons. Cet album est à la fois si précieux et si léger qu’on en oublierait presque qu’il y a, derrière la musique caressante, le soufre et la douleur des textes. Rares sont les artistes qui savent capter l’air du temps et créer des disques d’une osmose aussi parfaite. Si parfaite que ce disque tourne en boucle sur la platine… puis dans dans les têtes. Son secret, Bruno Maman le livre au détour d’une phrase sur « Naïf » : « ma musique est faite d’espoirs et de douleurs ».

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Jean-Marc Grosdemouge

Bruno Maman « Bruno Maman », 1 CD (Island/Universal), 2005

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