Bruno Maman : retour en grâce

Dans la musique comme ailleurs, il y a ceux qui vont vite en besogne, ceux qui veulent tout tout de suite (succès, reconnaissance, ventes, grandes salles) et ceux qui prennent le temps de construire une carrière sur quelques points cardinaux : sincérité, exigence, amour du travail bien fait.

   Bruno Maman, qu’on avait pas entendu depuis des années se verrait bien tel un Bashung, atteignant son climax sur le tard. Quoique ça pourrait arriver plus tôt que prévu. Il n’a en effet que la quarantaine et signe avec son troisième album (voir notre article), enregistré en compagnie de l’arrangeur Alain Goraguer, une oeuvre majestueuse. Sa fantaisie militaire à lui, en quelque sorte.

  Bruno n’est pas un fantaisiste, plutôt un funambule : un artiste sur le fil entre espoir et colère, un homme qui doute et qui l’assume. Sur « Naîf », il compose une sorte de protest song à l’envers : plutôt que d’égrener des certitudes, il ose « dire qu’on a du bol, des hôpitaux, des écoles » avant d’ajouter : « tout ça parce que ça colle avec mon couplet ». « De chez toi à chez moi » évoque le trajet qu’un homme fait du domicile de son ex-femme, où il a vu son enfant, à chez lui. Et l’on devine à demi-mot que cette histoire, c’est celle de Bruno, ancien compagnon de Nina Morato. C’est avec pudeur qu’on est allés de chez nous à chez Bruno, juste pour l’écouter penser à voix haute.

Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Ton avant-dernier album, « Aujourd’hui », est sorti en 1996. Je n’ai pas envie de qualifier cette phase entre « Aujourd’hui » et aujourd’hui (sourire). A toi donc de me dire : que s’est-il passé pour toi ? Comment qualifierais-tu cette période pendant laquelle on ne t’a ni vu ni entendu ?

Bruno Maman : Je parlerais d’une période d’instrospection. Comme une tortue, j’ai rentré ma tête dans ma carapace. C’était une façon de poursuivre ma musique intérieure, et de continuer à composer…

C’est à dire ?

Quand je parle de musique intérieure, c’est aussi ce qui n’est pas de la musique, c’est à dire faire en sorte que ma musique soit en totale adéquation avec moi-même. Ce silence a été fait de doutes, de recherches, d’envies. Pour chanter, il faut avoir des choses à raconter et pour raconter, il faut faut prendre le temps de vivre les choses, sans se soucier d’autres paramètres. L’écriture doit rester un acte libre et indépendant.

Dans la chanson « Naïf », tu dis « ma musique est faite d’espoir et de douleurs ». C’est exactement ça ?

Oui, bien sûr. Je ne veux pas me paraphraser, mais oui. Si on devait nous retirer la notion d’espoir… je crois qu’on ne peut pas nous l’enlever. Si des gens ont survécu au camp d’Auschwitz, c’est grâce à l’espoir, enfoui au plus profond d’eux, un espoir caché dans les ténèbres de la barbarie…

Mais on peut perdre l’espoir, au moins momentanément. Toi, tu t’es retrouvé sans contrat discographique. Or un contrat, c’est une sécurité. Tu as failli perdre l’espoir ?

Il vaut mieux rouler dans une 2CV avec le plein qu’avec une Ferrari à la roue crevée. (sourire).

Il vaut mieux rouler en 2CV en étant fier de ce qu’on fait ?

Après, tu me diras, il vaut mieux rouler dans une Ferrari avec le plein (rire). Je crois que ça ne se place pas là : le fait d’avoir un contrat ou pas ne joue pas. Je pratique la musique depuis que je suis adolescent. Quand on écrit ses premières chansons, on ne sait même pas que les maisons de disques existent.

On les fait parce qu’on a envie ?

L’écriture, l’envie de chanter naissent d’un désir… Quand j’étais ado, je ne me souciais pas des maisons de disques. Si, il y avait quand même ce label Island, parce que j’étais fan de Marley. Je voyais le petit palmier…

D’ailleurs, maintenant, tu es chez Island.

C’est vrai. Tout ça pour te dire qu’un contrat pour un artiste, c’est juste l’assurance de pouvoir enregistrer. On peut aussi faire les choses sans maison de disques…

Et les sortir soi-même…

Le plus important, c’est de faire les choses en accord avec son éthique, en essayant de garder sa route, et ce n’est pas évident.

On peut devenir quelqu’un d’autre, et parfois précisément ce qu’on ne voulait pas devenir… Mais il faut gagner sa croûte…

Le fait d’avoir professionnalisé son activité, de sortir des disques, c’est bien. Mais sortir des disques tous les deux ans, OK si on en a envie, si on déborde.

Un peu comme Jean-Louis Murat ?

Ça c’est génial ! J’admire ça, et je pense que s’il le fait, ce n’est pas pour l’argent. Mais je serais incapable de le faire.

Lui n’en a pas été récompensé. Son contrat vient de lui être rendu.

Non c’est pas vrai ?

Si, je t’assure.

En tout cas, si demain je me mettais à sortir des disques souvent c’est parce que les choses me viendraient en abondance. Ce n’est pas que rien ne m’est venu en huit ans. C’est juste que j’ai dit des choses sur mes deux premiers albums, que je ne voulais pas redire de la même façon. Les écrivains sont pareils : ils s’isolent aussi. Certains cinéastes mettent des années à préparer leur film.

Vivre en ermite, c’est une tentation ?

En studio, on ressemble tous à des ermites : la barbe pousse. Au bout d’un moment, quand tu ne fais plus que te réveiller pour aller bosser au studio, les cheveux poussent… Le côté ermite me va bien. En même temps, je suis un solitaire qui aime la compagnie.

La solitude qui est consentie, dont on sort quand on veut, c’est la bonne solitude…

Oui, c’est bien quand ce n’est pas subi. J’aime rire, raconter des blagues. la solitude me va bien mais il faut être attaché aux autres, ou s’exiler, mais alors dans un monastère, ou sur une île déserte. Je ne suis pas ermite au point de me retirer. Mais je me méfie des foules, j’aime le retrait. J’ai du mal à être englobé dans quelque famille que ce soit, je n’ai pas d’esprit de communauté.

Dès qu’on est plus de deux, on est une bande de cons ?

Il y a un peu de ça.

Ton album commence par la phrase « Le brouillard de Londres, la solitude, c’est beau et c’est triste. » Tu parles de cette ville. Tu es parti là-bas ?

Oui, sur un coup de tête en 1996.

Tu n’avais pas de famille ni d’amis là-bas. Tu étais plus face à toi même ?

Sûrement. C’est vrai que j’ai pris un petit appart où j’avais de quoi mon matériel, et un lit. Il y a eu une sorte de rupture. J’ai du mal à considérer mes acquis.

Tu repars toujours de zéro ?

Oui. (Et Bruno le chante sur une chanson au titre explicite : « Aujourd’hui efface hier », NDR)

De toute façon, tu es un déraciné. Tu es d’origine algérienne mais tu as vécu en Moselle. J’imagine que quand on habite dans l’Est de la France et qu’on a la peau plus foncée que les autres, ça ne doit pas être évident…

Bien sûr. C’était dans les années 70, puisque je suis né en 1965. En plus, mon père, qui travaillait dans une banque était muté tous les deux ans, alors on changeait de ville : Metz, Thionville, Nancy. Tu viens de te faire des super potes, et il faut les quitter. C’est marrant, je n’y avais jamais pensé, mais en en parlant… Il y a un peu de ça dans mon parcours : j’ai fait trois albums dans trois maisons de disques différentes, avec trois personnes différentes. Ce n’est pas que j’efface le passé ou que je ne l’assume pas mais j’aime rebondir. Peut être qu’un jour j’arriverai à réunir Steve Hillage et Alain Goraguer sur le même disque, je ne sais pas.

Pour finir, j’ai envie qu’on parle de Christophe. Je ne sais pas pourquoi, en ecoutant ton album, très majestueux, à la manière de « Comm’ si la terre penchait », ça m’a fait penser à lui. Desproges disait qu’il a un physique de canari. Toi tu aussi tu as les cheveux longs, mais noir corbeau. Et puis il y a des similitudes dans vos voix. Je voulais savoir ce que tu penses de lui…

Je l’aime beaucoup. Quand j’étais gamin, il déboulait sur les plateaux de télé, et je me disais « il est pas comme les autres ». Quand on est enfant, on a envie d’être comme les autres. Après ça change. Lui était à part. Je trouve ta comparaison flatteuse. On a besoin de comparer les gens, de leur mettre des étiquettes. Lui est un chanteur hors pair.

   Mercredi 26 octobre, au Lavoir Moderne Parisien, Bruno Maman donnait un concert intimiste en compagnie de Patrick Goraguer. Dans la salle, on pouvait reconnaître, derrière ses petites lunettes de soleil : Christophe. Selon nos informations, le chanteur n’avait pas été invité, mais était venu de lui-même, après avoir payé sa place. Voilà un bien bel hommage rendu à un chanteur qui mérite de continuer sa carrière sans connaître à nouveau une si longue absence.

Bruno Maman « Bruno Maman », 1 CD (Island/Universal), 2005

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