Christian Eudeline, le Nick Tosches français

   Avec le livre « Anti yéyé », Christian Eudeline rend hommage aux artistes des années 60 qui, au sein de la vague yéyé, qui emporta tout ou presque sur son passage, essayaient de faire entendre une voix différente. Rencontre avec l’auteur.

   Si Christian Eudeline a joué pendant quatre ans les archivistes minutieux et a interviewé jusqu’à soixante dix personnes pour écrire « Anti yéyé », c’est pour réhabiliter des artistes précieux mais méconnus des années 60.

Sous l’iceberg

   « La télévision programme régulièrement des émissions basées sur la nostalgie, qui parlent toujours des mêmes artistes, explique-t-il, mais il n’y a pas que ça. Je déteste Sheila, Frank Alamo ou Claude François : c’est la même chose que Jérémie Châtelain ou Chimène Badi aujourd’hui. Mais ces artistes yéyés ne sont que la partie immergé de l’iceberg. On nous a caché les trésors : les Boots, les 5 Gentlemen, Hector« . Le fil conducteur de ce livre ? « Les artistes dont on parle sont chéris des collectionneurs de disques. Je couvre les années 62 à 68, avec deux ou trois groupes ou artistes par année. Il y a une progression : c’est d’abord rock, puis mod, puis beatnik, et on finit avec les hippies. Ce ne sont pas forcément des gens parodiques ou qui n’ont pas vendu. Ce livre parle d’une époque où l’on pouvait sortir du lot par hasard, comme Violaine qui se retrouve placardée sur les Champs Elysées sans qu’on lui ait rien demandé, ou Elsa Leroy, qui devient miss « Mademoiselle Age Tendre » et chante avant de rencontrer son mari et de tout arrêter. Tous ces gens sont pour la plupart naïfs, pas calculateurs. Aujourd’hui n’importe quel gamin qui va participe à la télé-réalité vient avec ses parents qui font blinder les contrats.« 

Passion et méthode

   Voilà pour les motifs. Reste la méthode employée : « Je n’ai pas écrit ce livre à la maison, juste avec de la documentation, explique Eudeline. Les interviews que j’ai faites sont confrontées à mes archives« . Avant de rencontrer ces artistes, il fallait d’abord jouer les détectives : « j’ai retrouvé les gens par mon réseau, les pages blanches, les amis de « Juke Box » ou du « Club des années 60 » comme Marc Liozon, explique Christian. Le batteur d’Hector, par exemple, je l’ai retrouvé grâce à Google. Avec Ronnie Bird, le contact s’est fait grâce au hasard. Un jour je rencontre une femme qui me donne son nom de famille : Méhu. Je luis demande si elle s’appelle Méhu comme le vrai nom de Ronnie Bird, et elle me repond : ’vous n’êtes pas le premier à me dire ça, c’est mon frère’. La plupart des gens qui ont fait carrière dans les années 60 n’ont pas abandonné la musique. Certains sont devenus professeurs, ou ont fait carrière en solo commme Robert Fitoussi des Boots, qui fait le tube « Words » sous le pseudo FR David.« 

   Pour aller au plus profond des histoires, sonder bien plus que l’écume des égos, il faut laisser le temps au temps. « Les interviews que j’ai faites duraient deux ou trois heures, en face à face, et au téléphone, si on ne pouvait pas faire autrement, explique le journaliste. Luis Rego était ravi de parler des Problèmes : il n’est jamais interviewé à propos de ça. Jean-Pierre Kalfon, en revanche, a été long à se décider. Pour que les tournées soient vivantes, il fallait que les gens les racontent.« 

Une histoire humaine

   « Je fais mon travail sérieusement. Le livre « Please kill me » (une histoire du punk racontée sous forme d’interviews de ses acteurs, NDR) est un modèle, explique Cristian. Je m’en étais déjà inspiré pour mon livre sur le punk. Et je n’ai parlé que d’artistes que je trouve musicalement béton. C’était un vrai critère de choix : j’adore les Somethings par exemple. Et puis on ne lance pas un projet aussi imposant pour parler de gens dont on a que faire. J’ai fait lire les portraits à chacun des artistes concernés, je les tenais au courant de mes recherches. J’ai mis certaines personnes en relation entre elles, parce qu’ils avaient perdu tout contact. Mon livre est une histoire humaine, pas un guide pour les collectionneurs de disques.« 

anti yéyé   Et l’on ne peut pas nier l’aspect sociologique de ce livre. Christian Eudeline va plus loin que la facade des artistes pour débusquer l’homme… ou la femme. « Violaine, par exemple, a vu sa carrière s’arrêter du jour au lendemain. Elle allait dans le fêtes de Barclay, et le mois suivant, plus rien. On sent que ça a laissé des traces en elle, encore aujourd’hui.« 

   On retrouve la méthode de Nick Tosches : au travers de sa musique, c’est toute une époque qu’on ausculte. « Je m’intéresse aux petites histoires« , dit Christian Eudeline, qui fait ici oeuvre d’historien, avec rigueur et passion. « Ce livre s’adresse aux mélomanes. Je leur dit : ’écoutez ça’. Mais si ces groupes ou artistes des années 60 restent underground, ça ne me dérange pas. Je pense que mon livre peut intéresser d’autres personnes que celles qui ont connu les années 60« , ajoute-t-il, avant de glisser qu’il y aura peut être un volume 2 avec les Fleurs de Pavot, le Alain Chamfort des débuts ou Christophe.

Christian Eudeline « Anti yéyé une autre histoire des sixties », Denoël X-trême, 448 pages, 2006

 

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