Cocteau Twins "Four Calendar Café"

r   Je crois qu’il est temps que j’écrive à propos de Cocteau Twins. Sur ce groupe qui m’a permis de ne pas me foutre en l’air du temps de mon adolescence. Qui m’a donné un truc à vivre par procuration. Qui m’a fait traverser la Manche. Qui m’a fait rencontre des gens. Qui m’a doucement fait sortir de ma bulle. Et m’y reconduit aussi, parfois, certains jours.

fcc   Commencer par « Four calendar café » parce que c’est grâce au single « Evenageline » que j’ai pour la première fois entendu ce groupe écossais qui n’allait plus me quitter, mais ça je ne le savais pas encore.

   1993, ado perturbé (et sûrement perturbant), je lis « Les Inrocks » de manière oblique : une pub, une photo, un disque attirent parfois mon attention, je veux en savoir plus, écouter, posséder tel disque, ouvrir tel livre, voir tel film mais le ciné Vox du coin passe pas ce genre de films.

Pas d’internet, pas de médiathèque, mais il y a la radio : Lenoir, chaque soir de la semaine y compris le vendredi, à 21 heures, sur France Inter. Je fais tourner des cassettes, réécoute, vais chercher les playlists sur le 36 15 de Radio France. Je ne suis ni câblé, ni branché, et je vis de manière oblique, je ne rentre pas en contact avec les gens, ou très peu, ou très mal. Je suis dans les groupes, un peu à côté, en retrait, j’essaie de communiquer mais ça ne passe pas : trop ou peu, barré, à côté de la plaque, trop de nonsense, trop d’ironie, trop de détestation de soi dans mes propos. Par correspondance, j’achète l’EP chez  Rough Trade. C’est Arnaud Rebotini qui s’occupe des colis, et il a peu le sens de la clientèle, il doit s’en foutre de ce gars de Franche-Comté qui lui écrit, parfois lui téléphone pour lui dire « javais commandé Stereo Mc’s, pas Stereolab, et en CD pas en vinyle.

   Les cours s’enchainent, les déceptions amoureuses aussi, et ce cd, que j’ai recopié sur cassette pour l’écouter sur Walkman pendant les pause déjeuner, pendant que je révise le bac de français. je crois que j’aurais passé ma vie à mijoter dans des livres et des disques si une petite voix ne m’avait pas parlé dans ce magma sombre pour dire que la beauté et le bonheur existent. parce que c’est comme ça que je vois la musique des Cocteaus : quelque chose de sombre, osons même dire de gothique, avec en son coeur, la voix magnifique de Liz Fraser et quelque chose au fond de très beau.

   Comme la vie : c’est sombre, mais il y a des éclaircies, on s’accroche, on y croit. Avant d’en entendre parler dans « Les Inrocks », j’avais entendu parler des Cocteau Twins dans « Le paradis » d’Hervé Guibert. je lisais beaucoup Guibert à cette époque là. Le pauvre n’a pas dépassé 36 ans et j’en ai 42, alors que j’ai moi aussi joué avec le feu. il faut croire que le ciel veillait sur moi. C’est mon prof de philo, Christophe Fiat, qui m’avait prêté le livre de Guibert.

   J’ai beaucoup parlé de moi et peu de musique. pardon, il fallait que ça sorte. « Four calendar café » n’est pas l’album le plus cité quand les fans citent leur album préféré. « Heaven or Las Vegas » sort le plus souvent. Pour moi, c’est « Blue Bell Knoll » et j’aime beaucoup aussi « Victorialand ». Ce disque est sorti sur le label Fontana, le groupe a quitté 4 AD et moi j’attends de quitter Lure. Je me suis déjà quitté, je crois, je ne sais pas quand, et je me retrouverai plus tard, quand, ça je ne le sais pas non plus.

   En 1993, je ne sais pas qui je suis, mais je sais que je ne possède pas cet album. je l’ai acheté plus tard, dans les années 2000. Je suis encore souvent à contretemps. Je l’ai aussi acheté pour l’offrir à une fille qui me plaisait au lycée et qui ne voulait pas sortir avec moi. Je lui ai offert en 2012, lors d’un weekend passé chez elle, après des années sans le moindre contact. Elle avait repris contact peu avant le concert de Liz Fraser, je me souviens lui avoir envoyé un SMS ou depuis Londres.

   J’avais l’impression que le Destin me donnait la possibilité, vingt ans après le lycée, de revivre le truc et de réussir cette histoire compliquée qui n’avait jamais vraiment commencé. J’avais besoin de savoir une dernière fois si on allait se mettre ensemble ou pas malgré ou à cause du fait qu’on se plaisait tout en ayant du mal à se le dire, et aussi du mal à dépasser certaines frontières sociales (surtout elle). L’absence d’alliance à mon doigt donne la réponse au dilemme qui m’aura quand même bien occupé pas loin de quinze ans.

   Bonne nouvelle : j’ai enfin écrit mon premier papier sur mon groupe préféré. En même temps, j’écris pour de bon  depuis 2001 et le groupe s’est séparé en 1998. Je n’ai jamais vu le groupe en live, mais Liz Fraser deux fis : lors de la Black session de Yann Tiersen, et à Londres en 2012. Deuxième bonne nouvelle : je crois que j’ai fini ma crise d’adolescence.

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