Daran, pêcheur d’amitié

   Après être accédé à la reconnaissance publique au milieu des années 90 grâce à l’album « Huit barré » et la chanson « Dormir dehors », Daran a connu le creux de la vague avec ses deux albums suivants. Il même failli mettre un terme à sa carrière de chanteur.

   Après avoir collaboré avec Florent Pagny (il signe quelques chansons sur « Ailleurs Land ») et mis en musique les textes de son ami Pierre-Yves Lebert, il a eu envie de recommencer, et s’est décidé à les enregistrer.

« Pêcheur de pierres » le voit donc revenir avec un album aux arrangements dignes d’un Perry Blake. Daran, qui est certainement l’une des plus belles voix françaises qui soient, est aujourd’hui apaisé, même si les textes de sont chansons sont parfois d’une grande noirceur.

Il y chante les gens si passionnés qu’ils gâchent leur vie personnelle pour se consacrer au bénévolat (« Pêcheur de pierres »), s’en prend à la médiocrité musicale (« Pop Music »), reprend Ferré (« Avec le temps ») et Miossec signe un texte (« L’amour et l’air »).
Rencontre avec un homme moins torturé que ce que ses chansons pourraient laisser penser. Un homme détaché même. Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Que s’est-il passé entre l’époque de l’album « Huit barré » (photo ci-dessous), et celui-ci ?

Daran : En fait, j’ai continué la même chose, sauf que c’est repassé en dessous du niveau de la mer (sourire) donc ça s’est moins su. J’ai sorti « Déménagé », un album qui est en train de devenir culte auprès des fans, puis « Anita et Augustin » en 2000.

« Déménagé », était décrit comme un peu plus électronique ?

C’est ce que les gens ont dit. Il y avait quelques touches d’électronique. L’album de U2, sorti la même année, était bien plus électronique. je crois même qu’il n’y a pas d’album aussi « guitares », aussi rock que « Déménagé ». Mais bon, les gens ont entendu deux ou trois bouts de séquence. (sourire)

Et c’était ton premier album sous le nom Daran et pas Daran et les Chaises.

C’est juste dû au fait qu’il ne restait plus personne du groupe de 91. Mais ça n’a rien changé à l’histoire. On m’appelle souvent « le chanteur de Daran » (rire).

« Déménagé » et « Augustin et Anita » ne constituent pas une rupture avec le passé ?

Non, mais je suis mal placé pour avoir une telle perception des albums. En tout cas, quand j’aligne du matériel provenant des cinq albums sur scène, je ne vois pas de rupture. On n’a pas l’impression de changer d’artiste. (sourire)

Cet album est sorti chez East West. Mais à un moment, tu étais en rupture de ban avec ce label. C’est la nouvelle direction qui t’a retenu…

« Déménagé » et « Anita et Augustin » n’ayant pas marché, je me suis dit : « c’est bon, j’arrête ».

« J’arrête avec East West » ?

J’arrête avec la musique ! (rire)

Carrément ?

J’arrête de chanter, en tout cas. Je pensais composer pour les autres. Je me suis dit : Daran chanteur, ça n’intéresse plus personne. Je n’avais pas envie de devenir un aigri de maison de disques, dire « c’est la faute des autres ». On peut critiquer les maisons de disques, sauf qu’on a des exemples de bouche-à-oreille qui montrent qu’elles ne sont pas un facteur capital. Mais l’ancienne direction d’East West était une bande de bras cassés, et j’étais en fin de contrat, donc tout était très naturel dans cette décision d’arrêter. J’ai pensé devenir garçon de café, ou écrire des chansons pour les autres (sourire), ce que je sais faire le mieux. Je basculais tranquillement là-dessus. Auteur-compositeur, c’est serein comme métier, plutôt que d’être au front.

On est moins exposé…

Et on prend plus de pognon. (rire) Avec la même chanson, chantée par Johnny et par Daran, le rapport n’est pas le même.

Sauf qu’il faut se couler dans un moule sur mesure ?

Oh non. Les chanteurs viennent me chercher pour ce que je sais faire. Après ils ont du mal à le chanter (sourire), mais je n’ai pas l’impression de faire du sur-mesure.

Côté chant, tu as une voix à la tessiture large. Tu écris des choses que tu es seul à pouvoir chanter ?

Un mec comme Pagny a une putain de voix, mais il n’a pas la même largeur de spectre, donc il est toujours emmerdé. S’il baisse le morceau pour avoir bas, il n’arrive plus à avoir le haut, et inversement. Mais c’est ce qu’ils viennent chercher aussi.

Pagny, c’est ta dernière grosse collaboration. Tu as écrit combien de titres sur « Ailleurs Land » ?

Quatre, et j’en ai réalisé cinq.

Florent Pagny et toi vous êtes rencontrés comment ?

A l’époque d’ »Augustin et Anita », Pagny est tombé amoureux d’un morceau de l’album, « L’eau ». Il disait à tout le monde qu’il l’aimait et ça m’est revenu aux oreilles. Un jour, on s’est dit qu’on devrait l’enregistrer. En quarante-huit heures, c’était fait. Je trouvais marrant qu’un mec du top cinq ait cette liberté du coup de coeur artistique. Il faut se rendre compte : j’avais chez moi un duo avec Florent Pagny et nos maisons de disques respectives n’étaient pas au courant. C’est incroyable ! (rire)

Et c’est sorti ?

Non, il est resté dans les tiroirs, c’était juste pour le fun.

C’est une histoire d’amitié avant d’être une histoire de travail ?

C’est une rencontre humaine. Le mec est attachant. ll est hors des cases, Pagny. Ce projet a dormi pendant un an, et il a fini sur « Deux », le disque de duos de Florent. Je me demande même si ce titre n’en est pas l’instigateur. Je n’ai pas eu à travailler sur cet album, puisque l’on avait déjà ce titre tout fait.

Un peu comme pour « Pêcheur de pierres ». Quand East West t’a dit qu’ils reconduisaient ton contrat, tu avais déjà plein de chansons pour l’album…

Je pensais arrêter de chanter, mais même si je n’avais plus la nécessité de les faire écouter, la nécessité de créer des chansons était toujours là. A l’été 2001, quand j’ai voulu composer pour d’autres, j’avais besoin de textes. J’ai appelé mon vieil ami Pierre-Yves Lebert, avec qui j’avais travaillé dix ans auparavant. Il chantait, et je lui avais donné un coup de main. On était restés très proches. Lui a arrêté de chanter, il est devenu scénariste. Un jour, je lui demande s’il a des textes de chansons. Il me répond évasivement. Je demande à les voir. Il m’a passé ses textes, et ils composent pratiquement tout l’album « Pêcheur de pierres ».

Il t’a donné une pile de texte ?

Il m’a donné une pile de textes, j’ai halluciné. J’en ai sorti un, j’en ai fait une chanson, je me suis dit que c’était pour moi. Je me reconnaissais trop bien dans ses trucs. J’ai stocké une dizaine de morceaux…

C’est ta chance d’avoir toujours rencontré des paroliers qui collent à ton univers. C’était le cas avec Alana Filipi.

J’étais plus impliqué. « Pêcheur de pierres » est le premier album où je n’écris rien dans les paroles.

« Pêcheur de pierres » est un album aux paroles pluôt tristes : il y a des trains quotidienes où il ne se passe rien, des gens qui se jettent sous les rames de métro, quelqu’un qui se fait ôter toutes les parties du corps parce qu’il a peur de mourir… Il y a même Dieu qui passe en analyse…

(rire) Ou quelqu’un qui se prend pour Dieu !

Le tristesse, c’était déjà le cas sur « Huit barré » : Dumottier vend sa R18, « Olivia » raconte l’histoire d’un mec viré de son boulot. C’est dans cet univers de gens déchus que tu aimes évoluer ?

« Olivia », c’est l’histoire d’un mec viré mais qui finalement, est content. Ce que je trouve bien dans les textes de Pierre-Yves Lebert, c’est qu’ils évitent l’enlisement. A chaque fois que ça pourrait sombrer, il rebondit bien, avec de l’humour. Moi, le mec qui s’enlève tout, ça me fait rire. C’est de l’humour noir.

« La mort est un girophare / Qui tourne dans le brouillard / Est-ce que la mort nous suit ? / Est-ce que la mort nous fuit ? », il faut quand même arriver à le chanter !

Le mot « mort » a toujours fait peur dans les chansons. (sourire)

Mais pas à toi ?

Non. Il faut vivre avec l’idée qu’on va mourir. (sourire)

On est un peu dans le thème de la démission. Dans « Du vent », une chanson de « Huit Barré », tu chantais « J’ai viré les rétros pour éviter de réflechir ». Sur le dernier album, un homme se fait enlever tous les organes (« Santé sécurité »). C’est un peu : « la vie est si dure, j’abdique » ?

Le lâcher prise ? J’en manquais jusque-là. Ce que j’ai gagné dans le fait d’avoir arrêté la chanson puis repris, c’est que je sais davantage pourquoi je fais cette carrière. J’ai pris du recul. Ce n’est plus une question de vie ou de mort à chaque fois que je monte sur une scène. Même si on fait tous ce métier pour la reconnaissance.

Daran « Pêcheur de pierres », 1 CD (Warner), 2003

photo : Jean-Marc Grosdemouge

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