DJ Cam "Substances"

   Les States ont DJ Shadow, la France a DJ Cam. En 1996, Laurent Daumail, surnommé à juste titre « l’homme qui fait pleurer les machines » prend toute sa culture des musiques black, et les fond dans un chaudron, saupoudre le tout de scratches et de beats lourds, très lourds.

dj cam  Laissez refroidir (le silence qui suit la fin de cet album résonné, mais résonne de tellement de choses, vous devriez essayer) et vous obtenez une « substance » hautement addictive qui s’apparente beaucoup au goudron : noire, élastique, visqueuse, et aux vertus d’étanchéité. Car ce disque-ci contient son  propre monde, clos sur lui -même à l’instar d’un club privé, un monde qui ne bougera plus… il va juste se bonifier avec le temps, devenir l’une de ces galettes-cultes, de celles qui s’écoutent tard, très tard, et même la nuit, parce qu’écouter un album rare de nuit, c’est encore plus fort.

   Ça commence avec du jazz, aux accents coltranien, puis Cam pase le tout à la moulinette hip hop, fait un détour par le sous-continent indien («  ») et vire vers l’éléctro-house la plus classe. Rebelotte en piste 8 avec l’immense « innervisions » (on croirait avoir affaire à la revanche made in France sur « Girl boy song » d’Aphex Twin, et à nouveau plongée dans un club de jazz la nuit, avec un DJ aux platines, un MC, nouveau passage en Inde (« Lost Kingdom ») puis des ambiance d’instruments jazz qui semblent tout droit sorti de chez Blue Note (« Angel Dust »). Comme chez Guru sur l’excellent projet « Jazzmatazz ». jazz et hip hop ne se font pas concurrence : le deuxième est enfant du premier, et vient rendre hommage à son précurseur. Après un passage par la quatrième dimension, le disque se referme. Entre temps, il a ouvert bien grand tous les champs du possible, et nous a donné envie d’écouter du rap old school, de la jazz, de la soul, et cetera.

   Le grand mérite de DJ Cam sur ce disque consiste à mélanger savamment tous les éléments du passé sans en rajouter dans l’érudition crâneuse, tout en inventant un genre hybride : ce genre abstract hip hop – trip hop – downtempo pour ne pas dire lounge (ce n’est pas toujours déshonorable d’être lounge : la preuve ici). Tout ce qui n’a pas été étiqueté « French touch ». Notez que Laurent Daumail n’est jamais allé recevoir un Grammy de l’autre côté de l’Atlantique. Il est néanmoins parti s’y installer. Il n’a pas la reconnaissance mainstream de Daft Punk mais on l’écoute chez les connaisseurs, et son oeuvre durera dans le temps. Depuis, l’homme a continué à se diversifier, toujours avec bonheur : même quand il fait chanter Anggun (« Summer in Paris ») c’est recommandable. Mais de tous ceux signés par le bonhomme, « Substances » est sans conteste l’album le plus recommandable. En France on pas de pétrole, mais un roi de ses dérivés, le vinyle, nommé DJ Cam.

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Jean-Marc Grosdemouge

DJ Cam « Substances », 1 CD (Sony Music), 1996

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