Dream Father

   Je m’appelle Jean-Marc, j’ai quarante ans, je vis en région parisienne et travaille dans le marketing. A l’époque où j’ai rencontré Jules, je travaillais comme animateur radio à Belfort, qui se trouve être ma ville natale.

   J’ai quitté la Franche-Comté, où mes parents vivent encore, en 1997 pour poursuivre mes études d’histoire à la faculté de Nanterre puis devenir journaliste et animateur radio.

   En cet été 2009, je me suis retrouvé à exercer le métier d’animateur radio dans ma ville natale, et quand j’y repense aujourd’hui, j’étais loin d’être au top moralement. Je crois que ce retour aux sources un peu forcé m’avait collé un blues carabiné : je travaillais beaucoup, le weekend mon frère venait me chercher en voiture et je passais le weekend chez lui, à boire du café et écouter Léo Ferré, ainsi que les histoires sans fin de mon frère.

   En semaine, chaque soir ou presque je passais par la Fnac, qui était sur mon passage, pour regarder les CD, les DVD et acheter de quoi approvisionner mes soirées en divertissements, puis je marchais jusqu’à l’hôtel où Radio France me logeait.

   Dans les rayons, Jules m’a avec vu ma besace France Bleu Belfort Montbéliard, il m’a lancé un regard et dit « vous y travaillez ? » en montrant ma besace du menton… vous connaissez Emmanuel S. ?

-ah oui, pour le connaitre, je le connais, on a même mangé ensemble ce midi.

-il vous a pas parlé de moi ?

-non, mais dites-moi votre nom, déjà… fis-je avec un sourire

Et voilà comment j’ai rencontré Jules… Nous sommes sortis du magasin, après que j’eus payé mon coffret DVD des « Shadoks ».

« Faut que je vous dise un truc, dit-il avec son lent accent franc-comtois, j’en ai jamais parlé à personne, m’a-t-il- confié, mais ça commence à me peser de pas pouvoir le dire, alors comme vous travaillez dans les médias et que vous connaissez Emmanuel (j’apprendrai par la suite qu’ils se connaissent très bien), je me suis dit que vous pourriez peut être raconter ma vie.

-raconter votre vie ? ai-je rétorqué avec une expression de moue qui le fit réagir…

– oui, j’ai vu que vous achetez beaucoup de CD de rock alors ça devrait vous intéresser…

-ah bon pourquoi vous êtes dans le rock ? »

   Nous avons continué à marcher dans le Faubourg des Ancêtres. Comme je n’avais rien à faire de ma soirée et que le gars pouvait faire un bon sujet de reportage, je me suis dit que lui payer une bière ne me coûtait pas grand-chose…

   Je n’ai pas fait de reportage audio sur Jules, mais il est devenu un ami, et nous nous sommes souvent revus pour prendre des bières, avec Emmanuel. L’an dernier, nous avons passé trois jours de concerts aux Eurockéennes. Il espère bien monter un jour sur scène. Je le lui souhaite, et moi aussi j’y crois.

   Voici, donc, pour honorer une promesse faite un jour d’été 2009, l’histoire de Jules. Elle est écrite à la première personne parce qu’elle est tirée de son journal intime, qu’il m’a fait l’honneur de mon confier, ainsi que des divers entretiens que j’ai eus avec lui, qu’ils soient formels ou informels. Au fil des discussions, j’ai pu démêler l’écheveau, patiemment, et je vous invite maintenant à lire le récit de Jules

-1-

   Je ne sais pas comment l’appeler. Papa, c’est pour celui qui vous a élevé. Mais je  ne l’ai jamais connu, mon père et ne le connaitrai jamais, il est mort.

   Si je l’appelle par son nom d’artiste, là, j’ai l’impression de parler du type qu’on voit sur les posters, les cd, les dvd, de l’icône-trop-tôt-disparue comme écrivent les journalistes rock pour tirer à ligne. Et il n’a pas ça pour moi. Enfin pas que ça.

   Alors mon père je l’appelle Jeff, c’est ma façon à moi de dire qu’il est à la fois l’artiste que tant de gens connaissent, et cet homme qui m’a engendré. Il est cet homme que je ne connaîtrai jamais, qui ne sait pas et ne saura jamais qu’il a un jour donné la vie à un fils.

   Maman m’a parlé de lui il y  a deux ans. Depuis des années, je la tannais pour qu’elle m’explique tout : d’où je viens, qui est mon père, tout ça quoi. Je ne comprenais pas pourquoi elle tenait à ce que cela reste caché. Depuis que je sais, je comprends mieux : pourquoi son silence, pourquoi ça a été si dur pour elle de parler. Je comprends surtout pourquoi je suis si mal dans ma peau.

   Je m’appelle Jules, j’ai 25 ans. Je ne sais pas bien qui je suis et j’espère que je le saurai un jour, mais j’ai aussi incroyable que ça puisse paraître, et ça je le sais, et je vous demande de me croire c’est que si j’en crois le récit plausible que ma fait ma mère, non pourquoi tourner autour du pot ? Mon père c’est Jeff Buckley.

-2-

   Il est à la fois proche et distant, Jeff. Depuis que maman m’a tout raconté, leur rencontre aux Eurockéennes, il fait partie de ma vie. Je sais, il fait aussi partie de la vôtre, vous avez ses disques à la maison. Mais moi c’est son sang qui coule dans mes veines. J’aime beaucoup mon beau-père. Yvan est un type bien, qui s’est toujours beaucoup occupé de moi, et quand j’ai appris pour Jeff, ça  n’a rien changé à l’affection que j’ai pour lui.

   D’ailleurs si maman m’avait appris que je suis le fils d’un type de passage qui est dans le bâtiment ou routier, ça n’aurait rien changé non plus vis-à-vis d’Yvan. Jeff aussi était de passage, je dis pas ça sur le mode cliché « il n’a vécu qu’une vie éclair de 27 ans sur terre », ce genre de formules à deux balles tout juste bonne pour cette merde de presse rock.

   Non ce que je veux dire c’est qu’il était de passage à Belfort une journée, et une nuit. Et me voilà, moi, à devoir me construire une vie, ma mère qu’est très chouette, Yvan qui est là pour moi, et ce secret que je peux partager avec personne, sinon on me prendrait pour un dingue.

-3-

   L’autre jour, je suis allé à la Fnac. J’y vais souvent, pour regarder les disques qui viennent de sortir. Pas ceux de jeff, les disques rock en général. J’achète jamais rien ou presque, j’ai pas assez de sous, mais je me tiens au courant. Pas loin, j’ai vu Christian Proust. C’est lui qui a créé les Eurocks. Je sais pas pourquoi je me suis dit pas d’Eurocks, pas de concert de Jeff, et je nais pas. Je suis pas allé lui parler, mais j’ai senti une colère monter en moi. Pas contre Proust, non. Le pauvre, il y est pour rien, il a pas poussé ma mère dans les bras de Jeff. Non c’est contre la vie en général que j’en avais. J’ai même pas eu envie d’aller m’emplafonner avec Proust, alors j’ai regardé encore un peu les cd, et puis j’avais plus la tête à ça alors je suis rentré. J’en ai parlé à maman, elle a dit c’est la faute de personne, moi Jeff même si je sais que ‘est lui ton père, j’ai jamais cherché à le contacter, et puis il est mort. Si je regrette ? Je sais pas, y ‘a plus rien à regretter maintenant.

   Moi je me dis Jeff il a même jamais su qu’il a un fils. Peut être que ça lui aurait fait plaisir. Moi, la filiation, je sais pas ce que c’est. J’ai pas suivi de cours de philos, je suis pas allé au lycée dans une section générale, et pourtant je suis pas con. Si j’étais né fils de jeff à New York, fils officiel, je serais peut-être de tous les cocktails, j’aurais un appartement sur Tribeca ou dans le Village, payé par qui, tiens ça c’est une bonne question. Non moi je suis fils de Jeff à Belfort. Mon seul lien avec lui, c’est la biologie. J’ai pas eu l’éducation. J’ai pas « hérité »… parfois je me mets à gratouiller une guitare, en me disant que peut-être les gênes du talent ont infusé en moi. Mais non, la transmission c’est pas biologique, c’est de l’éducation. Moi j’ai fait chaudronnerie au lycée Bartholdi. Je suis le fils de Jeff, mais j’ai pas hérité de son réseau, ni de son savoir. J’ai même jamais eu la moindre discussion avec lui. Je suis le fruit d’un va et vient sur la banquette d’un tour bus, au Malsaucy, après un concert que MTV Europe a immortalisé. J’en ai quelques images sur un DVD. Maman m’a dit qu’il était fatigué à cette époque, presque absent à lui-même.

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   Cela fait des mois que j’ai rien écrit. J’avais trouvé un travail, et l’avenir commençait à se dégager un peu, et puis maman a eu cet accident de voiture. Il a fallu trouver l’argent pour l’enterrer, régler la succession et puis j’ai du déménager parce qu’il était clair que je ne pouvais pas assumer le loyer d’un trois pièces. Je vois plus trop Yvan, il s’est vraiment écroulé avec cette histoire et il voulait plus voir personne. Maman avait laissé un cahier pour moi au cas où. J’en savais rien. C’est drôle parce que moi aussi j’ai commencé ce cahier il y  a un an et demi, sans en parler à personne. Même Yvan savait pas pour le cahier de maman. On est tombés dessus avec pas mal de documents importants.

   C’est un juste un gros cahier Clairefontaine bleu à spirales. Il doit bien avoir quinze ans, le prix était en francs. Sur la couverture, elle a écrit « pour Jules, quand je serai partie », et elle a dessiné un gros cœur. J’ai rien lu, j’ai pas le courage. J’ai peur aussi. Peur d’y découvrir des trucs qui vont me faire encore un peu plus travailler du ciboulot. Et puis le boulot ça a pas duré… réduction d’effectifs, et comme j’étais le dernier arrivé, c’est moi qui ai dégagé le premier. Je suis pas d’un naturel super optimiste, mais je pensais quand même pas me retrouver dans ce genre de situation. Chômage. Et puis je me sens orphelin. Je sais que dans la tête des gens les orphelins, c’est quand on est enfants. Mais quel que soit l’âge, quand on a plus ses parents on est orphelins. C’est Pierre qui me l’a dit une fois, et lui il a perdu ses parents quand il avait la quarantaine.

   Le petit rayon de soleil dans ma vie c’est que j’ai rencontré Stéphanie. Elle est vendeuse chez Caput. C’est drôle qu’on soit tombés amoureux l’un de l’autre juste parce que j’y passais chaque jour pour acheter le pain. Un jour, y’avait personne dans la boutique et a vu mon t shirt de placebo, alors on a parlé de musique. Et puis voilà, on s’est mis à la colle. Je suis amoureux, j’espère que ça va durer entre nous.

-5-

   Quand j’écoute les rares titres que Jeff a enregistré avec Liz Fraser je me dit que s’ils avaient eu un fils ensemble, lui au moins, ce serait une légende, la fils de l’archange de la pop et de la chanteuse des légendaires Cocteau Twins. Pas un pauvre mec qui trainasse au fin fond de la Franche-Comté. J’en peux plus de Belfort, y’a pas de taf, ou alors que ces trucs merdiques, dix heures par semaines, faut se lever super tôt le matin pour bosser deux heures par jour et rentrer  chez soi. J’ai bien essayé Peugeot, mais c’est trop dur, j’ai pas tenu plus d’une semaine : les chefs qui te gueulent dessus, et puis l’état d’esprit… bref, c’est pas pour moi. Je ma ballade dans la ville, je monte aux Glacis, en passant par la place d’armes, la mairie où ma mère m’a déclaré quand je suis né. Et puis je reviens. Ca me sort, ça m’aère les idées. Y’a de plus en plus de magasins qui ferment, ça fait pitié. Même le centre-ville, ça commence à faire un peu mort parfois. Le pire, c’est les 4 as. Parfois j’allais y voir mon pote Emmanuel, qui bosse à France Bleu. Ils ont déménagé et depuis c’est vraiment désert. Il aime bien le rock, Manu. C’et maman qui l’avait rencontré aux Eurockéennes et qui m’avait dit je suis sûr que vous vous entendriez bien. Alors de temps en temps, l’après-midi, je vais le regarder au travail. Quand il est à l’antenne, il fait plein de petites mimiques à son technicien, ou à moi. Il sait que je joue un peu et que j’aimerais monter un groupe. Il m’a dit que si un jour j’ai un concert, il pourrait m’inviter pour jouer un titre en live, et une petite interview. Mais je connais personne, il me faudrait un bassiste un batteur, alors je rêve tout haut qu’un jour je monterai sur scène. Ne serait-ce qu’un café un samedi soir avec cinquante personnes, ce serait cool. J’ai une jolie voix et je sais vraiment bien jouer de la gratte, c’est maman qui m’a payé des leçons à douze treize ans.

   Bref, Belfort c’est mort mais je peux aller nulle part d’autre. Un studio à Paris, même minable, c’est bien dans les quatre cinq cent euros, j’ai pas les moyens.

-6-

   Maman disait qu’on arrête jamais d’apprendre : sur soi, sur les autres, la vie, ce qu’il faut faire ou ne pas faire, les regrets, les coups durs. Elle disait que même, à 52 ans, elle continuait à découvrir des choses sur elle. J’espère que ce sera pareil pour moi. Alors quand je rentre de l’usine, je prends ma guitare, et j’essaie de composer.

   Je connaîtrai peut être jamais ce que c’est que de chanter devant plusieurs milliers de personnes au Malsaucy, au soleil couchant, quand t’as ton nom en gros sur l’affiche, MTV qui te filme et que « Libé », « les Inrocks » ou « Télérama » te taillent des pipes à longueur de pages. J’aimerais juste faire quelque chose de ma vie. J’ai écrit une chanson. C’est Emmanuel qui m’a aidé pour traduire.

   Nos plaisirs sont superficiels et nos blessures profondes. Voilà ce que je chante en m’esquintant les doigts sur cette corde qui me nique les ongles. Je sais même pas si on bien traduit en anglais comme il faut. Enfin, j’y mets tout ce que j’ai, c’est déjà ça.

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