Effervessonne à Villebon sur Yvette, samedi 22 novembre 2003

   Les bonnes surprises (Emilie Simon, ça pourrait être pire) et les confirmations (Tiersen ou Bumcello sont toujours aussi bon, Murat toujours aussi énervant) ne sont rien à côté de la claque de la soirée (et l’une des plus fortes de l’année) : Alain Bashung.

   Ah ! sortir de Paris pour rejoindre l’Essonne, dans une berline allemande (prêtée) qui en a sous le capot, c’est toute une aventure. 17 h 30, je me gare, arrête l’autoradio (Valli s’intéressait à Motown dans « Système disque ») et je rejoins le festival. Sébastien Martel a déjà terminé son set. Dommage, car j’aurais bien aimé écouter ce que donne son dernier album, « Ragalet », sur scène.

  18 h 00 : Emilie Simon est annoncée sur la scène du Dôme, la plus grande du lieu. Etonnant que le rédac chef de M la Music tienne à voir la demoiselle sur scène : après y être allé d’un avis mitigé sur le premier album (voir notre chronique) et n’avoir apprécié ni sa Black Session ni son concert à Orléans, le site allait-il retourner sa veste ? Non, bien sûr, mais reconnaissons que le show est pro, que le gros attirail que le demoiselle porte au bras gauche et avec lequel elle pimente ses chansons de joyeusetés technologiques est assez intrigant. Même si ce n’est pas encore ébouriffant, Emilie Simon commence, dirait-on, à se sentir un peu plus à l’aise, et son personnage de Betty Boop (cheveux noirs raides, sûrement une perruque, et robe noire) mâtiné de Matrix n’est pas complètement dénué d’intérêt. Reste qu’on croit toujours entendre une Vanessa Paradis qui essaierait de faire sa Björk.

   Un petit tour au Village Presse pour constater que le conseil général de l’Essonne sait recevoir. Je n’ai jamais jamais mangé aussi finement dans un festival : foie gras sur canapé servis dans de vraies assiettes, et boissons dans de vrais verres, divans. De quoi donner envie aux flemmards (nombreux dans notre belle profession) de ne pas se déplacer devant les scènes. Christophe est là. Le natif de Juvisy-sur-Orge (venu en voisin) est certainement le seul chanteur français dont la classe naturelle permet que son personnage impérial ne soit en rien altéré par le fait qu’il se tienne à deux doigts du buffet de fromages. Un coucou à Olivier Nuc (« Aden »), qui lui, est devant les scènes, et qui semble toujours se demander qui je suis à chaque fois que je le salue, alors que Thomas Boulard, chanteur de Luke, nous a présentés l’un à l’autre.

   Yann Tiersen, qui suivait, trente minutes plus tard, semble avoir trouvé son style du moment : entre énergie rock et préciosité de la musique contemporaine. Le plus souvent au piano, il chante (« Monochrome », « La terrasse ») et tout serait pour le mieux s’il consentait à retirer de son set cet énervant exercice de virtuosité pour violon solo (« Sur le fil ») dont il nous gratifie sans cesse lors de ses apparitions scéniques. Retour au Dôme pour l’une de mes claques scèniques de l’année : Alain Bashung, qui livre un show follement décadent. On a rarement vu un groupe (avec violons et violoncelles) autant « en place », autant en fusion avec son leader. Théâtral,

Bashung se tient droit dans un grand imper noir, fait de grands gestes cabalistiques dans l’air. Baignant dans la lumière, il ressemble à un roi entouré de sa cour de monstres. Tour à tour poète rock halluciné, imprécateur blues, il laisse les cordes couler et emporter les mots de Jean Fauque. Ne quittant jamais ses lunettes noires, Bashung interprète en effet de nombreux extraits de « L’imprudence » (« Tel », « Faites monter », « Je me dore », « Le dimanche à Tchernobyl » ou « Mes bras », qui nous fait retenir notre souffle), mais aussi quelques tubes (« Ma petite entreprise », « What’s in bird », « Bombez », « Vertige de l’amour », « Osez Joséphine »). Quel plaisir d’entendre le superbe « Madame rêve » avec de vraies cordes (l’original, enregistré en studio faisait appel à un synthé), ou de découvrir un duo avec sa compagne Chloé Mons (« Faisons envie ») lors du rappel. Non, Christophe, aperçu tout à l’heure, n’est pas monté sur scène pour interpréter « Les mots bleus », mais Bashung a démontré avec brio qu’il est lui aussi l’un des plus beaux représentants du genre « beau bizarre » à la française. Je n’ai jamais vu Ferré et Gainsbourg en concert qu’à la télé, mais il me semble que Bashung les vaut bien question intensité. Bashung parle peu, mais il est là, bien campé sur scène. Telle une statue hiératique, et il impressionne. Dernier titre du rappel : « Malaxe ». L’orchestre reprend la mélodie de cette chanson. Quelqu’un apporte le chapeau et l’imper de monsieur, qui salue avec élégance et se retire. La très grande classe.

   Moins classe, Jean-Louis Murat et son rock un peu « imbécile heureux », ses cris « ouh ouh ouh », et sa manière d’interpeller le public, jugé pas assez « effervescent ». Pour tout dire, on aurait bien besoin d’un aspirine effervescent tantt sa nouvelle orientation scénique (guitare, basse, batterie), déjà entendue à la Route du Rock de Saint Malo en 2002 est chiante comme la lune, et nous donne la migraine. Les chansons sont souvent trop longues, les paroles débiles (« On lit dans le corps d’une volaille, dans un hachis parmentier, au moment le plus select on mange le mou du chat ») et les ambiances développées au cours des albums passés n’existent plus. Un peu autarcique dans sa création, Murat se fout à poil sur ses affiches mais ne fait plus bander. Son duo avec Mylène Farmer il y a dix ans (« Regrets »), et son personnage de « troubadour hirsute des neurasthénies rurales » (selon une fausse interview de Bernard Lenoir publiée sur le net) lui allaient mieux. C’est dire.

   Un petit tour chez Bumcello, pour en tirer deux constats. Premièrement : si le Dôme est un poil trop grand, les deux scènes annexes (qui accueillent des jeunes pousses, mais aussi des groupes plus connus comme Pascals ou Tom Mc Rae) sont trop petites. Deuxièmement : Segal et Atef sont toujours aussi bons sur scène. Même Christophe Crenel de Oui FM (que je ne savais pas porté sur autre chose que le rock commercial) aime.

   Retour au Dôme pour apprécier le tango et le milonga modernes de Gotan Project, qui joue une bonne partie de son set derrière un drap blanc sur lequel sont projetées des images vidéo) puis un bref passage sous une petite scène, ou devant un public clairsemé et des conditions techniques approximatives, le groupe 9CH interprète quelques chansons. Il y a assez de rage et de style pour nous donner envie de s’intéresser de plus près à leur album, qui sortira plus tard.

Jean-Marc Grosdemouge

 

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