Ex-fans des sixties

51H6oRQ8ClL

     En ce mois de juin, on fête dans l’indifférence quasi-générale le quarantième anniversaire du célèbre « concert de la Nation. » Aujourd’hui, la Nation n’est plus qu’une place de l’est parisien …

Mais les chanteurs qui se produisirent ce soir de juin 1963, devant une foule de teenagers gentillets (et quelques blousons noirs), que sont-ils devenus ? Johnny est toujours au top, d’autres ont sombré… ou sont morts. Plongez dans l’histoire du « yé yé ». Les « yé yés »… Qui sont-ils ? Il y avait Johnny, Eddy (et les Chaussettes Noires), Dick Rivers, Sheila, Françoise Hardy, Sylvie Vartan et les autres… Qui se souvient encore de Ronnie Bird, Dany Logan, Les Aiglons, Les Bourgeois de Calais, Noel Deschamps, Les Gam’s, Michel Page, Lucky Blondo ? De ses débuts à aujourd’hui, le « yé yé » est un mouvement méprisé. Pourtant, il a tout balayé sur son passage à l’époque. Le concert de la place de la Nation à Paris le 22 juin 1963, ce concert des idoles, événenement gratuit offert par Europe 1, soirée qui a soit-disant dégénéré, fut l’occasion d’une levée de bouclier contre les idoles, et la presse fit ses choux gras des quelques incidents relevés en marge du concert ce soir là. Certains décrirent des hordes de jeunes fanatisés par le rock… on croit rêver en lisant cela plus de trente ans après ! Il est vrai qu’un événement rassemblant plus de 150 000 personnes est toujours victimes de débordements dûs à des minorités, qui ne sont pas là pour le spectacle (quel qu’il soit) mais pour jeter le trouble.

     Le « yé yé » eut une durée de vie courte : né en 1959 avec l’émission « Salut les Copains » sur Europe 1, il était enterré en 1968 (au moment même des fameux « événements »), quand cette même émission fut balayée par le « Campus » de Michel Lancelot. Mais quand le « yéyé » est-il mort ? Impossible à dater. En tout cas, ce reflux a laissé pas mal d’artistes sur le carreau. Certains sont revenus (après une traversée du désert plus ou moins courte), comme Sheila qui s’est convertie au disco, ou France Gall, qui a connu un second souffle grâce aux chansons de Michel Berger. C’est vrai (et ce leur fut reproché), les « yé yés » aimaient s’amuser. Ne cherchez pas de message important dans les paroles de leurs chansons. C’était une génaration insouciante, un peu « dégagée », qui se souciait plus de flirt que de politique. Mais les fans du « yé yé » ont du avoir aussi quelques représentants parmi les jeteurs des pavés en 1968, parce que consommer à tout va (cf le roman « Les choses » de Georges Pérec, paru en 1965), ça ne suffit pas pour être heureux. Comme quoi, ce n’était pas une période aussi insouciante que ça.

D’un point de vue sociologique, l’apport des « yé yés » à l’histoire de cette période est indiscutable. Côté musique, l’apport moins évident à qualifier : les « yé yés », en jouant un rock édulcoré, ont grossi la production variété française, mais le rock français commence à peine à se remettre du « yé yé ». Ont-il ouvert la brêche au bon rock ou plombé la production française pour des générations, lui flanquant un gros complexe d’infériorité dont elle ne comencerait qu’à se remettre ? Seulement, maintenant, tout le monde se souvient du « yé yé », avec une larme au coin de l’oeil en se disant « ah ! la musique de mes vingt ans ». Les grandes lignes de l’histoire du « yé yé » ont été données. Passons maintenant aux thèmes particuliers…

E1-logo1Le « yé yé » naît sur Europe 1

     Considérée dans les années 60 comme la station des jeunes, Europe 1 a été créée en janvier 1995 par Charles Michelson. Ses locaux se tiennent à Paris, au 26 bis de la rue François 1er, mais son émetteur est en Sarre, sur le plateau du Felsberg, auxquels les studios parisiens sont reliés par un câble PTT spécial. C’est pourquoi c’est une radio dite « périphérique ». Elle est privée et vit de la publicité, on dit encore la réclame. Mais en 1959, la SOFIRAD (Société Financière de Radiodiffusion)prend pied dans la station, à hauteur de 35 %. Des administrateurs d’Etat entrent donc dans son conseil d’administration. Dans ses mémoires, Louis Merlin écrivait au sujet des administrateurs : « leur rôle consiste parfois à retarder ou bloquer certaines initiatives qui pourraient donner aux affaires d’Europe n° 1 un nouveau développement, mais qui sont jugées trop hardies en haut lieu. » Le style de la station est défini par Louis Merlin, directeur général de la staion. Avec lui, fini le style « chers zauditeurs. » Europe invente le « meneur de jeu », qui détrone le « speaker. » Merlin a même écrit une notice à l’usage des animateurs : « Le petit manuel du parfait meneur de jeu ». Le directeur des programmes de l’époque est Lucien Morisse, qui sera un temps l’époux de Dalida.

     L’émission « Salut les Copains » est créée en octobre 1959, sur une idée de Lucien Morisse. Le titre est celui d’une chanson de Gilbert Bécaud, écrite par … Pierre Delanoë. Ca se passe à 17 heures, et c’est Daniel Filipacchi qui anime, mais très vite il aura des « sosies vocaux. » L’émison va lancer de nouvelles vedettes, dont les protégés de l’Oncle Dan, qui est aussi directeur artistique chez Decca-RCA (en plus de son émission et son magazine de jazz). L’oncle Dan a du flair, et un sens aigu des affaires. La suite le démontrera : aujourd’hui, c’est un magnat aussi discret que puissant, qui préside (honorifiquement) un empire multinational de la presse.

     Revenons aux sixties : à l’époque, sur Europe 1, c’est André Arnaud qui présente les flashs infos avant et pendant l’émission. Des flashs dans lesquels on retrouve parfois des reportages de François Jouffa, jeune reporter (futur animateur de « Vinyl Fraise » dans les années 90), qui va tendre son micro devant toutes les vedettes. Il réalise la première interview en français de quatre jeunes gens venus de Liverpool, qui débarquent un jour sur l’aéroport du Bourget. Les Beatles ! Mais tout passe, tout lasse, tout casse… Aujourd’hui Europe 1 (dont Frank Ténot a été directeur), est aux mains des Lagardère. La station est passée au format info. Fini la zizique de jeunes à 17 heures, l’oreille collée au transistor, dans sa chambre. Avec la thématisation, les jeunes ont leurs stations à eux, et la musique génère moins de conflits parents-enfants qu’autrefois (chacun dans son coin : les enfants sur Skyrock, les parents devant le JT). Ce dégel, on le doit un peu au phénomène social « yé yé », avec tout ce qu’il a comporté comme révolution des moeurs.

Des chanteurs au goût américain

     Ils sont jeunes et beaux, ont des pseudos, recherchent la gloire et l’amusement, et certains sont depuis des indétronables (Johhny au stade de France ça vous dit quelque chose ?) : ce sont les « yé yés. » Le terme, péjoratif, a été lancé par les opposants à ce courant, parce que les fans, lors des concerts, criaient : « yeah, yeah. » Les prénoms américains font fureur : c’est vrai que s’appeler Dick Rivers, quand on est né à Nice et pas à Austin (Texas), c’est plus « rock’n’roll » qu’Hervé Forneri. D’autres pseudos : Annie Chancel devient Sheila, Claude Moine : Eddy Mitchell, Christian Blondiau : Long Chris (le papa de la future Adeline Hallyday), Claude Piron : Danny Boy (leader des « Pénitents »), Claude Benzaquen : Frankie Jordan, Richard Btesch : Richard Anthony, Jean-François Grandin : Frank Alamo. Il faut faire américain, à tout prix. Le look, également, compte beaucoup : certains musiciens rajoutent des boutons d’effet factices aux guitares. Côté costumes, les petites cravates étroites en cuir sont très à la mode, comme le look cow boy en général.

     Les chansons « yé yé » font la part belle aux onomatopées. Cela se remarque même dans les titres de certaines chansons : Sheila a chanté « Ouki Kouki », mais il y eut aussi « Da Dou Ron Ron » (Frank Alamo) et bien d’autres aux significations toutes plus métaphysiques les unes que les autres. Ces chansons sont souvent des adaptations de chansons américaines, ou alors ce sont des compositions créées à la va-vite, à l’aide de grilles et d’anatoles. « Tous les garçons et les filles », de Françoise Hardy a été écrite grâce à un anatole, mais c’est la demoiselle (petite amie de Jean Marie Périer de 1962 à 66) qui a écrit les paroles. Hugues Auffray, lui, importe des USA les chansons de Bob Dylan, dont Pierre Delanoé adapte les paroles. D’autres artistes semblent être de purs produits du marketing, comme Sheila, la vendeuse de bonbons, qui fut la petite marionnette de son producteur Claude Carrère. Ce dernier l’a bien arnaquée : il avait déposé son nom comme marque, et après leur brouille, elle ne pouvait plus l’utiliser. Depuis, elle est s’est reconvertie dans le mysticisme, écrit pour les éditeurs de halls de gares, a fait ses adieux à la scène … avant d’y revenir. Des impôts à payer ?

     Retour à l’histoire. L’acte « fondateur » du rock en France, sur scène, eut lieu en 1961, sur la scène de l’Alhambra, lorsque Johnny Hallyday se produisit en première partie de Raymond Devos. Tandis que les premiers rangs sifflaient le jeune homme qui se roulait par terre, le poulailler, composé de jeunes, exultait et en redemandait. Dans son livre consacré au Golf Drouot (dont il fut l’âme), Henri Leproux cite Claude Sarraute dans « Le Monde » à propos d’Hallyday à l’Alhambra. « J’avoue avoir pris, écrit-elle, aux soubresauts, aux convulsions, aux extases de ce grand flandrin rose et blond le plaisir fait d’étonnement et d’intérêt mêlés que procure une visite aux chimpanzés du zoo de Vincennes… » Eh oui ! la culture jeune emmerdait profondément Claude Sarraute dans les années soixante, mais ça ne l’empêche pas de jouer la mamie jeune chez Laurent Ruquier aujourd’hui.

     Bien avant cette pseudo-explosion de rock français (en fait il s’agit d’adaptations de standards rock U.S. : le vrai rock français naîtra avec Ange ou Téléphone), la naissance discographique du rock se fit sous le signe de la dérision : Boris Vian et Michel Legrand composèrent quelques titres (« Rock’n’roll mops », « Va t’faire cuire un oeuf, man », etc.) enregistrés par Henri Salvador sous le pseudonyme d’Henry Cording.

     De 1956 à 1960, le rock est un genre qu’on regarde un peu avec dédain. Même certains articles de Ténot et Filipacchi (eh oui) dans « Jazz Magazine » s’en prennent à ce genre : le grand Gene Vincent (et ses Blue Caps) fut même qualifié de « gringalet malsain » par l’Oncle Dan’ dans l’un de ses articles. Pire, les chansonniers s’en emparent, pour rire. Moustache (pour qui Pierre Delanoé (encore lui) a écrit des textes de rock bien nazes), Magali Noel (également intérprète de « Fais moi mal Johnny », sur des paroles de Boris Vian), ou Eddie Constantine se marrèrent bien en faisant du rock. Pour eux, c’était de la « musique de nègres », mais ils se gardèrent bien de dire le dégoût qu’elle leur procurait. 1956-60 est une période charnière entre le jazz Saint Germain des Prés et le « yé-yé » pur sucre.

     Bientôt, la rigolade va prendre fin, et le rock va devenir une production énorme, notamment sous l’impulsion de producteurs comme Jacques Wolfsohn ou Eddie Barclay (pseudo d’Edouard Ruault), jamais à court d’idées. Et la presse (notamment Paul Guth et André Brincourt du « Figaro ») de se déchainer contre cette musique de « dégénérés. » A la radio, c’est Jean Nocher qui prend le relai, notamment par ses prises de position contre les jeunes qui portent les cheveux longs. Rien de nouveau : on reprochait déjà aux « zazous » de l’après guerre leurs coupes de cheveux, leurs vêtements, leurs attitudes. Les zazous voulaient oublier la guerre. Les « yé yés », eux, ne l’ont pas connue. Ils n’ont aucune idée du rationnement. Ils ont un job, une bagnole, pleins de 45 tours, et un teppaz pour les écouter. Ils vivent dans l’opulence des « Trente Glorieuses ». La crise de 1973 a mis fin à cette période de croissance. Et c’est toujours après que l’on réalise qu’on a vécu ce que l’on considère comme une « Belle Epoque. »
Les paroles des chansons « yé yés »

     La musique ? L’arrangeur Alain Goraguer explique : « les arrangeurs travaillaient avec des grilles (…) : tous les tubes yé-yés reposaient sur trois harmonies maximum. » Reste les paroles… va-t-on aposer des paroles finement ciselées sur des musiques fabriquées à la chaîne ? Bien sûr non. Ce qui donne des chansons pour la plupart aussi creuses les unes que les autres. Ironiquement, le cinéaste Francis Girod a écrit à l’époque un livre appelé « Manuel de la pensée yé-yé ». l’auteur traîte son sujet et appporte des tas d’anecdotes qui trente ans plus tard, ravissent l’historien. Francis Girod décrivait dans son « Manuel », sur un mode ironique, les petites coutumes de la galaxie copain. Il y citait de nombreuses paroles de chansons. Existe-t-il une « pensée yé-yé » ? Nous avons voulu nous poser la question sérieusement en faisant l’exégèse de quelques textes.

     Même si l’ambiance sixties est, du moins en surface, prude, l’amitié et le sexe sont des thèmes que l’on trouve dans les chansons « yé yés ». L’association des deux termes peut choquer, mais c’est justement cette ambiguïté entre le fait d’avoir un « ami sincère » et « ami de cœur » qui est souvent soulevée dans les chansons de l’époque : « Tu dis restons copains / Mais tu le dis trop tendrement / Oui c’est le moment d’aller / Bien plus loin que l’amitié » (« Trop sage pour aimer », par Lucky Blondo). Le tout jeune Petit Prince chante : « C’est bien joli d’être copains / C’est bien joli oui mais enfin / Ca sert à quoi, ça ne sert à rien / De rester main dans la main. » Quant à Françoise Hardy, c’est « J’suis d’accord / Pour tout c’que tu voudras / Mais ne compte pas sur moi / Pour aller chez toi (…) Tu peux me faire / Mille propositions / Mais ne me demande pas / D’aller chez toi (…) Ca peut durer / Peut être un mois ou deux / Si tu ne me demandes pas / D’aller chez toi » (« J’suis d’accord ») ou encore « C’est vrai moi je suis une fille et tu es un garçon / Et c’est pour ça qu’on ne voit rien de la même façon (…) C’est vrai moi je suis une fille et tu es un garçon / Et toi et moi n’avons pas les mêmes réactions (…) C’est vrai que je suis une fille et tu es un garçon / Et bien souvent j’ai du mal à me faire une raison » (« Pourtant tu m’aimes »).

     On sent à demi-mot que filles et garçons n’ont pas le même rapport à la sexualité : par la voix de Françoise, la chanson traite de l’empressement des garçons à vouloir des relations plus intimes avec leur petite amie. La deuxième chanson s’appelle « Pourtant tu m’aimes » : tu veux aller plus loin, pourtant tu m’aimes, comme si c’était incongru d’aller plus loin avec celle qu’on aime. Mais comment un jeune du début du vingt et unième peut regarder cette époque et ce qui s’y disait avec ses propres yeux, dans un contexte différent, sans voir quelque chose qui semble désuet ? Avec l’amour, les études sont un thème important (pour ne pas dire « imposé ») pour la jeunesse : si Sheila chante « L’école est finie », et France Gall que Charlemagne a eu « une idée folle » en inventant l’école, Christophe ose un « Si mes oreilles sont longues / C’est parce qu’un imbécile / Un jour s’est amusé / A leur tirer dessus (…) Excusez moi monsieur le Professeur / Si je ne connais pas mes leçons par cœur / Si je me tiens debout / Tout au fond de la classe (…) C’est qu’un autre à ma place / Est toujours le premier. » On évoque aussi les (difficiles) rapports parents-enfants, le mariage : pour Claude François, « Une jolie fille rend un mari très fier / Oui, mais aussi malheureux et jaloux / Faut tellement d’argent pour la satisfaire / Que pour la garder, il travaille comme un fou » (« Si tu veux être heureux »).

     La fierté masculine est très présente : Richard Anthony, en évoquant le mariage, dit « Moi qui étais si fier de ma liberté / C’est fini me voilà prisonnier » dans « La corde au cou. » La prison nous amène au thème de l’ordre. L’ordre établi est peu écorné par les chansons « yé yés », en tout cas jamais de plein fouet. A peine pour que les plus fins perçoivent un message caché, mais pas trop pour que la majorité ne s’y arrête pas. France Gall a évoqué l’armée dans une chanson où une jeune femme demande à son petit ami parti au service militaire de réclammer une perm’ : « Dis à ton capitaine / Que je t’aime / Dis à ton capitaine / Que je m’ennuie sans toi (…) Mais tu sais entre nous, il n’a pas très bon goût / T’as un blouson qui est minable / Ton pantalon est mal coupé / Et tes souliers épouvantables / Me gênent beaucoup pour danser. » Comme quoi le prestige de l’uniforme à ses exceptions !

Le magazine « Salut les Copains. »

     Il est créé en juillet 1962, alors que les accords d’Evian sont signés par Louis Joxe et Belkacem Krim, et c’est Johnny Hallyday qui est en couverture (photo ci-contre). La photo de la « une » a été fournie par sa maison de disques, donc elle est libre de droits. L’utilisation de photo gratuites était un choix économique, pour que le magazine soit rentable. Mais devant le succès du premier numéro (qui s’arrache), Daniel Filipacchi demande à Jean-Marie Périer (qui a été son assistant à « Paris Match ») de créer l’identité visuelle du magazine. La marque de fabrique de JMP : des photos décalées, pleine d’humour et d’invention. Forcément, vu que c’étaient toujours les mêmes vedettes qui revenaient dans les pages du journal, il fallait toujours faire du neuf.

     Le journal « SLC » marche bien, et la publicité aussi : toutes les vedettes de l’époque prêtent leur image aux produits qui font fureur (vêtement, teppaz, scooters et voitures) et tout produit destiné à la clientèle jeune est affublée du terme copain : le chocolat des copains, la voitures des copains, etc. Du temps du général de Gaulle à l’Ellysée, tout le monde consomme, c’est quasiment le plein-emploi, et puis les moins de vingt ans (les « enfants du bay boom ») sont très nombreux. Consommer est pour eux une manière de s’affirmer comme classe à part entière. Le sociologue Edgar Morin (qui a rédigé deux articles sur le « yé yé » en juillet 1963, et qui font date) les a bien compris. Comme Filipacchi et Ténot gagnent de l’argent, ils lancent « Mademoiselle Age Tendre » (M.A.T.), dans lequel travaille Anne-Marie Périer, la soeur de Jean-Marie. Jean-Marie Périer a été photographe à S.L.C. jusqu’en 1974. Ensuite il s’est tourné un peu vers le cinéma. c’est lui qui a fait tourner son pote Dutronc dans « Antoine et Sébastien »). Après 1974, c’est là que le titre commence à voir ses courbes de ventes chuter. Aujourd’hui il appartient à Nicolas Darlet, et s’appelle « Salut ! » Darlet possède aussi « OK Podium » (descendant de « M.A.T. » et de « Podium »).

     Vu le succès du magazine « SLC », les copies ont fleuri. De nombreux titres ont cherché à surfer sur la vague « yé yé » : « Nous les garçons et les filles » (dit N.G.F.), lancé par les mouvements des Jeunesses Communistes sort en 1963. Il y a des vedettes en couverture (mais pas exactement les mêmes que dans « SLC »), et le contenu est plus politique et social : on y parle de l’Algérie ou de l’URSS. On descend de Gaulle, on parle des problèmes des jeunes. Il y a aussi « Bonjour les Amis » (B.L.A.) de Georges Figon (un type louche qui a été lié à l’affaire Ben Barka un peu plus tard)et vers 1966-67. Surtout, il y a « Bande A Part » (dans lequel écrivent François Jouffa, Albert Duroy, Albert Ducroc, Olivier Mazerolles et bien d’autres), mais la vague « yé yé » a déjà commencé à refluer. Et puis « B.A.P. » (dont le titre s’inspire du film de Jean-Luc Godard) est plus branché contre-culture, folk US. C’est un canard pour lycèens, à une époque ou la presse est interdite dans les lycées …

Filipacchi et Ténot, gourous de la jeunesse

Ce sont eux les principaux « moteurs » du « yé yé », en tant qu’animateurs sur Europe , directeurs artistiques dans l’industrie phonographique, et co-propriétaire du magazine « Salut les Copains ».

     Daniel Filipacchi (né le 12 janvier 1928 à Paris) est le fils de Henri Filipacchi, directeur des messageries Hachette (et inventeur du Livre de Poche), filleul d’Hugues Panassié (grand critique de jazz). Il est fou de jazz et de photo, est ami de René Char. Il débute sa carrière comme typographe, puis devient photographe pour « Paris Match ». Parallèlement, il organise des concerts de jazz et fonde les disques Mood. Après la création du magazine, c’est lui qui répond aux lecteurs… parfois inventés (comme Billy Gluboh). Il n’aime pas le « yé yé » mais cela lui permet de gagner de l’argent, beaucoup d’argent… jusqu’à fonder un empire de presse (HFM), qui a fusionné avec Hachette, au sein du groupe Lagardère. Aux U.S.A., celui-ci publiait « George », dont le rédacteur en chef était feu JFK junior. Daniel Filipacchi a même racheté « Paris Match » au groupe Prouvost, quand le titre était en difficulté. « L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt », dit-on. Pas pour Filipacchi, qui selon sylvie Jouffa, qui travailla pour l’émission d’Europe 1, avait demandé à ses collaborateurs de ne pas l’appeler avant onze heures du matin !

     Frank Ténot (né le 31 octobre 1925 à Mulhouse) est fils et petit-fils d’instituteur. Il a travaillé au C.E.A. à Saclay, tout en écrivant des chroniques de jazz dans « Télérama », puis a racheté « Jazz Magazine » avec Daniel Filipacchi, son complice de toujours, avec qui il co-anime « Pour ceux qui aiment le jazz » sur Europe 1, à partir de 1955. Lui était plus réticent quand au « yé yé » : lorsque Filipacchi lui a soumis l’idée de S.L.C. à la radio, il a craint de perdre son public de fans de jazz. Mais l’Oncle Dan l’a rassuré : si nous continuons à passer de bons disques le soir, ils nous resteront fidèles… Il a eu de hautes fonctions dans le groupe HFM, et à Europe 1. C’est lui qui a créé le programme Europe 2, en 1987. Il ya quelques années, ce milliardaire, associé à Jean-François Bizot de Radio Nova (un soixante-huitard qui a le bras long) a repris la station TSF, qu’il a orientée vers le format jazz et infos.

Conclusion

     Nous avons vu que l’histoire des « yé yés » mêlait déjà habilement art, gros sous, consommation de masse et médias, bien avant l’heure d’Endemol et de ses « Star Academies ». Quarante ans avant l’ère du partenariat, de la synergie, Filipacchi inventait déjà le couplage radio-presse écrite … à son profit. Première leçon à retenir : il vaut mieux être celui qui parle des vedettes, les met en photo dans les pages de sa revue ou diffuse leurs disques à la radio, qu’être partie prenante artistiquement de ce mouvement. Filipacchi et Ténot l’ont compris … intuitivement ? Ils seraient bien en peine de le dire.
Que retenir encore du « yé yé » ? Qu’il fut une explosion juvénile rarement vue, et que donner la parole aux jeunes dans les années soixante ne les pas empêchés de tenter une révolution en 68. Au contraire serait-t-on tenté de dire : le « yé yé » ouvrit la brêche. Dans les années 60, tout tournait autour des jeunes, si bien que ceux-ci se dirent qu’ils pouvaient bien, après avoir fait imposer leurs goûts à tout le pays, lui imposer aussi leur conception de la politique ou de la société.

     L’actuel vogue des chanteuses-lolitas de moins de quinze ans dans un pays où l’autoritarisme d’un Sarkozy et le côté « France bon teint » de Raffarin sont des caractères tout à fait gaulliens peut-il avoir un effet semblable ? L’avenir le dira peut-être … au Quartier Latin ? à Nation ? devant le siège de TF1 ? ou celui du CSA ? Quelles sont les Bastille à prendre en 2003 ? Nul ne le sait.

Jean-Marc Grosdemouge

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *