Francesco Tristano "Not for piano"

fran tri   Il faut avoir vu ça une fois dans sa vie : un public « pop » écoutant quasi-religieusement un concert. Il faut dire que le cadre -l’ancien couvent des Recollets à Paris- s’y prête, et que Francesco Tristano, cheveux longs, physique à la Robinson Stévenin (mêmes traits minéraux, même regard mystérieux, un peu des yeux de loup) a une belle présence sur scène. Pourtant, la dernière fois qu’on l’avait vu, le public s’était montré particulièrement grossier à son égard. Pendant tout son set en compagnie de Murcof, à la Cigale, lors du festival Factory, les gens présents parlaient, inattentifs à la magie de sa musique.

   Seul au piano, enchaînant tous les morceaux pour ne pas être interrompu par les applaudissements (on n’avait pas vu ça depuis la Black Session de Labradford), il a conquis son auditoire avec une technique incomparable (il peut comme personne marteler une même note en lui conservant toujours la même intensité, comme un drone) et une émotion à fleur de peau, en interprétant les titres de l’album paradoxalement intitulé « Not for piano ». Pour ceux qui ne faisaient pas partie de la petite centaine de chanceux qui ont pris place dans la chapelle, l’album est là, splendide, et publié par le label… d’Agoria. Rien d’étonnant à cela puisque ce prodige formé dans les meilleurs conservatoires, et passé un temps par le circuit de la musique classique auprès des plus prestigieux orchestres, est aussi un enfant de la culture électro, qui reprend par exemple « String of life » de Derrick May, « Andover » du duo electronica Autechre ou « The bells » de Jeff Mills. Si Maxence Cyrin s’est essayé lui aussi à cet exercice (« Modern Rhapsodies »), Tristano, qu’il joue ses compositions ou réinvente celle des autres, met dans son art la même implication que Brad Mehldau, qui nous avait fait l’impression d’un authentique romantique consumé par la quête absolue de la note juste. C’était il y a pas loin de dix ans déjà.

   Autre siècle, autres temps : le Luxembourgeois Francesco Schlimé, qui s’est choisi un pseudo qui colle bien avec les tonalités gris-bleu de sa musique, apparaît comme un disciple de Keith Jarrett qui n’aurait pas les mêmes références que son ancien. Puisant dans le classique autant que dans la club culture, il invente la première rave à vivre seul, immobile et les yeux fermés dans son salon. S’il est fan de Bach et Vivaldi, Schlimé aime aussi Berio et Dussapin, à qui il rend hommage sur « AP ». Et 25 ans, il entre à son tour dans la cour des grands de la musique contemporaine, avec un album produit et masterisé par Murcof. On trouvera difficilement un disque plus étonnant cette année.

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Jean-Marc Grosdemouge

Francesco Tristano « Not for piano », 1 CD (InFiné/Discograph), 2007

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