Gilles Peterson "Presents the BBC Sessions"

bbc   Qui se choisir comme héros de nos jours dans le monde des médias musicaux ? De quel DJ faut-il épier les choix, et suivre les coups de coeur ? En cette époque de faiseurs, d’imposteurs, de colusion généralisée (la pratique qui consiste à payer les DJ pour qu’ils jouent tel ou tel disque, autrefois appelé Payola aux USA, a cours de nos jours sous des formes déguisées), il est dur, très dur, en matière de musique, de croiser quelqu’un qui sache séparer le bon grain de l’ivraie. Le bon grain, il faut le chercher soi-même : courir les disquaires, surfer sur le Net, se faire conseiller par des amis. L’ivraie, elle, est partout : elle consiste en une soupe infecte que diffusent quelques marchands du temple. Et leur fausse monnaie (la Star Ac, les effets de mode, les coups juteux) circule comme jamais.

   En France, on a inventé le Minitel, on exporte notre vin, nos TGV et nos centrales nucléaires, mais quand on allume la télé ou la radio, on se rend compte qu’on nous a importé le pire de ce que la planète peut fournir comme des brailleuses québecoises. Et puis on a notre propre élevage, et ça fait des années que ça dure. On n’a donc que nos yeux pour pleurer… et on n’a plus qu’à se boucher les oreilles. C’est en Grande-Bretagne, terre vénérée des mélomanes (qui oublient tout de même que c’est le pays de Take That et des Spice Girls) qu’il faut se tourner, comme d’autres se tournent vers La Mecque lorsque vient l’heure de la prière. L’homme, celui dont il faut écouter, non pas les prèches, ni la bonne parole, mais le programme radio (« Worldwide ») est Gilles Peterson, qui officie sur Radio 1. Cet homme-là, si vous saviez, a un goût très mais très haut dessus de la moyenne. Et les gens qu’il invite à se produire en live pour son émission sont des pointures : NERD, Beck, Björk, Herbert, The Roots, ou Beth Gibbons par exemple. Ce double album compile tous les chouchous de Gilles : ceux qui bidouillent (Four Tet), rappent (Common, Roots Manuva), jouent du jazz moderne (Jamie Cullum qui reprend Neptunes), ceux qui groovent, donnent dans la soul (Amp Fiddler ou la chanteuse de Moloko Roisin Murphy) et même ceux qui s’adonnent au lounge, comme Zero Seven, dont on avait apprécié l’album « Simple things » en 2001 et que l’on retrouve avec plaisir ici. Comme dans ses compilations mixées (il en a sorti des wagons, et elles sont souvent excellentes), on plonge dans l’univers Peterson. Et il est très personnel : si certains animateurs radio recoivent ceux qui ont été choisis par le directeur d’antenne, Gilles Peterson ne fait venir que ceux qu’il apprécie. Et ils le lui rendent bien : tel groupe (Heritage Orchestra) lui compose un jingle qui ouvre la compilation, tel autre (Nithin Sawhney), lui dédie un titre, « Gilles Smiles »… Gilles sourit.

   Si Gilles Peterson sourit (et nous avec), c’est qu’il a réalisé son rêve en enregistrant ses artistes favoris dans le studio Maida Vale de la BBC (il devait y songer sans oser imaginer qu’il y parviendrait un jour, quand il écoutait John Peel dans les années 80), et qu’il a sûrement donné à pas mal de ses auditeur la vocation de devenir DJ. Peterson donne surtout envie à tout le monde d’aller chercher le meilleur de la musique, et de ne pas se contenter de la facilité qui consiste à tourner un bouton et à se rassasier de la première musique qui se déverse. Cela mérite tous les honneurs. Alors on se lève, on lève le pouce et on fait tous un triomphe romain à Gilles Peterson.

*****

Jean-Marc Grosdemouge

Gilles Peterson « Presents the BBC Sessions », 1 CD (Ether Records), 2005

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *