Hector Zazou "Strong Currents"

Mûri pendant six ans, « Strong Currents » fait suite aux « Chansons des mers froides », sorti il y a dix ans. Comme son prédécesseur, cet album placé sous le signe de l’élément marin voit se multiplier les participations, et notamment les voix féminines.

hector zazou   Le casting est beau : le pianiste japonais Ryuichi Sakamoto, un habitué, ou le flûtiste espagnol Carlos Nuñez (« Ocean of sound »). Mais ce sont les voix féminines qui sont à l’honneur sur « Strong currents ». Les voix sont celles de Laurie Anderson (« Into your dreams », « Ocean of sound »), de Lisa Germano (« Indiana moon »), ou de l’ex-chanteuse du groupe Mandalay, Nicola Hitchcock. Mais aussi celle de la fille d’un ami (Melanie Gabriel, la fille de Peter) ou des choristes (Sarah Jane-Morris, des Communards ou Catherine Russell, qui officie derrière Costello ou Bowie). Et cette fois, ce n’est pas aux charmes des langues iacoutes ou inuites que s’en remet Zazou.

Les voix sont toutes occidentales, et les textes en anglais. Ce qui n’empêche nullement la surprise. « Beauty » permettra d’entendre pour la première fois Jane Birkin chanter dans sa langue natale. Preuve que les cordes lui réussissent (on se souvient avec bonheur des réorchestrations arabisantes de chansons de Gainsbourg signées par Djamel Ben Yellès) et que, loin du répertoire de l’homme à la tête de chou, Jane peut se sentir aussi à l’aise dans des chansons écrites à son attention.

Zazou est un passeur, une interface à talents : il aime provoquer des rencontres entre artistes, inviter tel musicien à venir jouer, telle chanteuse à enregistrer. Il faxe des textes, joue des musiques au téléphone, donne des rendez-vous (« beaucoup de gares dans ’Strong Currents’ » confie-t-il). Aussi les « courant forts » qui parcourent cet album résultent du vent de liberté que fait souffler Zazou sur ses compositions. Des compositions qui prennent elles-mêmes le vent : enregistrées à Bath, à New York (Laurie Anderson a envoyé des bandes) ou dans un chambre (dans le cas de Nicola Hitchcock), elle captent la vibration du monde. Non pas ses soubressauts, ses convulsions, mais une vibration harmonieuse, celle que créent, en leur espace protégé, les artistes amis d’Hector. Et, en mixant les collaborations, Zazou produit un disque quasi-acoustique (l’électronique, parfois, présente, est toujours discrète), donne forme et vie à un album à la couleur cohérente : calme olympien, mais texte durs (des choses qu’on ne dit qu’à son analyste, dit-il).

L’épure de la musique contemporaine ne saurait être plus pop qu’ici, et les climats voluptueux qui entourent ce disque d’un brouillard cotoneux du plus bel effet sont de ceux qu’on aimerait entendre souvent sous nos latitudes. Quand le piano ruisselle comme une pluie d’été, c’est l’extase (« Morning »), et « Under my wing », interprété par Nina Hynes pourrait figurer sur « Homogenic », soit le plus bel album de Björk à ce jour. Le producteur-arrangeur Hector Zazou est trop rare à notre goût. Ne lui en faisons pas grief : la rareté est sûrement le prix à payer pour entendre un musique aussi réfléchie et aboutie. Chaque note est pensée, travaillée, et le temps pris par Zazou est le temps qu’il faut prendre : celui qui va son rythme (talentueux), tout droit vers l’excellence.

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Jean-Marc Grosdemouge

Hector Zazou « Strong Currents », 1 CD (Telescopic/Discograph), 2003

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