Jean-Louis Murat hors-piste

   En promo, certains artistes s’accommodent de répéter toujours la même chose et d’autre non. De son propre aveu, Jean-Louis Murat appartient à la deuxième catégorie : il aime sortir des sentiers battus. On venait parler de son dernier album, le superbe « Tristan », mais c’est déjà de l’histoire ancienne pour cet artisan de la chanson, qui remet chaque jour son ouvrage sur le métier. Alors on parle… de lui.

Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : J’ai lu quelques interviews que vous avez donnés à propos de « Tristan », et je voudrais vous citer quelques passages…

Jean-Louis Murat : Alors là, je vais te faire un préambule. Sur 42 ans de carrière, Bob Dylan a donné en moyenne 5 interviews par an. Moi j’en suis à cinquante par an. je pense qu’il n’y a qu’à écouter la musique. J’ai du mal à réagir sur ce que j’ai dit avant parce que souvent par comodité je préfère dire n’importe quoi…

C’est vrai ?

Parfois je fais huit fois 45 minutes d’interview, alors je dis n’importe quoi. Je ne peux pas prendre les gens pour des cons, préécrire mes réponses et les balancer huit fois dans la même journée alors j’improvise en disant à peu près n’importe quoi. Pour l’album « Taormina », j’ai fait le compte : j’ai parlé 37 heures en tout.

Et sur 37 heures, il y a des moments en roue libre ?

Y’a 36 heures et demie où tu dis à peu près n’importe quoi, tu déconnes. Moi je fais de l’interview créative. Ou récréative.

C’est intéressant…

Non mais c’est le système qui est piégeant. Je n’ai jamais envisagé, à chaque fois que je fais un disque, d’en parler : quand le disque est terminé, commence un Himalaya. La période bénie, c’est quand j’écris des chansons, que je les enregistre jusqu’au moment où sort de disque et après il y a une multiplication de médias… Sincèrement, souvent je dis à peu près n’importe quoi.

Je voulais aussi qu’on parle de votre rythme de sortie de disques…

Eh bien ce n’est pas un rythme de sortie. C’est un rythme de vie. Je ne suis pas une usine. La vie est courte et j’essaie de vivre au maximum, de mettre un maximum de vitalité et d’intensité dans ma vie et je pense que c’est ça qui produit des chansons. Avant de parler de cadence, parlons d’intensité : moi ma responsabilité c’est d’avoir une vie riche, c’est pour ça que je fais des chansons et qu’elles ne peuvent pas attendre. C’est toujours la même discussion avec mon manager ou mon label : je leur demande si ce qu’il veulent c’est que je fasse un disque tous les deux ans ? Ca veut dire quoi ? C’est vous qui allez dire que ma vie doit devenir pauvre, qu’en deux ans elle doit produire douze chansons ? Je regrette infiniment mais moi j’ai une vie hypra-riche et douze chansons je les fais en un mois. Je ne me dis jamais « je vais faire une chanson », la chanson s’écrit malgré soi.

Et comment font les autres artistes ? Ils mettent les chansons dans des tiroirs et attendent ? Vous, vous avez envie de les sortir à votre rythme ?

Oui, parce que je fabrique des produits frais qui ne supportent pas le congélateur…

Quelque chose qui est dans l’air du temps ?

Les chansons de 2007, ce ne sont pas les chansons de 2008. Je m’en rends compte quand je suis sur scène… Je vois que je n’ai pas mûri de la même façon, que je ne suis pas du tout au même point dans ma façon de voir les choses.Des fois, on me demande de chanter des chansons de 1995, je dis « quoi ? », je suis incapable de retrouver l’état de cette année-là.

Vous ne vous retournez pas sur votre passé ?

Jamais. J’ai pas le temps, je roule trop vite, ce serait trop dangereux. (rire) Je déteste me retourner, je me projette toujours dans le futur… Je descends après demain chez moi, et à 14 heures je commencer à bosser, à enregistrer des trucs avec mon ingénieur du son préféré. J’ai seize chansons à enregistrer. Je ne sais pas ce que j’en ferai, mais voilà… Là haut dans ma chambre, j’ai mon classeur avec les textes, mes machins, donc « Tristan » c’est de l’hsitoire ancienne, super ancienne. Je fais gaffe parce que la maison disque fait « gna gna gna », mais je n’ai jamais envisagé ça comme un commerce. C’est là que ça va pas (sourire).

Là, à Paris, vous écrivez des chansons à l’hôtel plutôt que de vous balader ?

Qu’est-ce que tu veux que j’aille me balader ? Y’a rien ! Pff ! A part les jambes des filles, je ne vois pas ce qu’il y a à Paris… Je ne suis pas du tout fasciné : une petite ville de province, Nevers, Moulins ou Clermont, c’est aussi intéressant que Paris. Faut pas fantasmer là dessus. Si encore y’avait James Brown, rescuscité à l’Olympia je dis pas… Ce soir, je démarre une télé à 22 heures, je vais me coucher à minuit donc je ne peux pas tout faire.

On parlait de maison de disques. Il y a eu Virgin-EMI, puis V2, plus indépendants…

C’était extra chez V2.

Et là, par le rachat de V2, vous vous retrouvez chez Universal. Vous vous êtes dit « merde » ou « je fais avec » ?

Le business, c’est le business. Moi je ne fais pas du commerce, et c’est la nature des problèmes que j’ai avec les maisons de disques. A chaque fois, je leur dit : « je n’ai pas besoin d’une maison de disques, ce qui m’intéresse c’est un mécène. » Pareil pour les tourneurs, je dis ça parce que je viens d’en changer aussi. J’ai besoin de mécènes.

Les mécènes sont des gens qui donnent de l’argent mais ne vendent pas l’oeuvre ?

Je pense qu’on va y revenir. Les premières lois de la Révolution Française vers 1791-92 sont les lois sur le droit d’auteur. Comme les artistes avaient beaucoup participé à la Révolution, elle le leur a bien rendu et plutôt que d’être dans un mécénat (c’était le cas avant), on a donné les droits d’auteur. Comme maintenant on revient à une situation d’avant 1789, je pense que très légitimement on se dit qu’il faudrait revenir au mécénat. J’y pense sérieusement. J’aimerais bien aller voir Bernard Arnaud, François Pinault, les hommes les plus riches de France…

Même Total ?

Peut être pas Total, mais les milliardaires, comme Vincent Bolloré, et de leur dire « il me faut un mécène ». Je pense que c’est ça l’avenir.

Vous ne préférez pas dépendre d’un public ?

Mais quel public ?! Ils n’achètent rien du tout.

Vous avez de saines colères sur le téléchargement illégal.

Ce ne sont pas de sains colères, je suis passé en 5 ans de 300 000 à 10 000 ventes, mais ce n’est pas que le téléchargement. Des chansons, il y en a assez. Les gens n’ont plus envie de chansons, ou alors les faire eux-mêmes. On gonfle tout le monde. Je vais aller voir Bolloré et je serai le premier artiste à sortir du système strictement commercial et je basculerai vers un système d’avant 1789.

Et les albums seraient donnés ?

Je ne sais pas, ce serait peut être un exemplaire unique, que le mécène écouterait chez lui. C’était ça les mécènes avant : le gars demandait à Rubens « vous voulez pas me refaire le salon ? », et Rubens refaisait le salon.

Si l’on en revient à ça, on revient en arrière. « Tristan et Yseult », ça n’était raconté dans les cours seigneuriales…

Détrompe toi, il y avait beaucoup de chansons. ce n’était pas aussi abrupt que ça : je crois que ça passait beaucoup dans le peuple. Ma grand mère était inculte mais connaissait des tas de chansons. Je pense que c’était le cas à l’époque médiévale : les gens entendaient des chansons, les colportaient. Je pense que c’était populaire, ce n’était pas un truc de happy fews. Mais c’est vrai que dans notre job, les acquis de 1789, c’est à dire le droit d’auteur, étant tués par Internet, il faut faire un autre métier ou basculer dans le mécénat. Je ne vois pas vraiment d’autre solution.

Et sur cet album, j’ai vu quelque part que tu as fait les choses plus ou moins seul, ou avec peu de gens…

J’ai tout fait seul. J’ai mis sur la bio « quelque compagnon d’infortune », mais au singulier. Personne n’a trop fait attention.

Je dois dire qu’elles sont tellement bourrées de fautes d’orthographes d’habitude (sourire)

Je l’ai écrite moi-même. Enfin, c’est Murat, qui n’est pas moi non plus… C’est l’autre moi-même, c’est pas moi vraiment…

Il y a Jean-Louis Murat et Jean-Louis Bergheaud ?

J’en ai troisième aussi, qui n’est ni l’un ni l’autre… C’est moi-même. J’ai un moi-même, qui n’est ni celui de l’était civil, ne celui qui fait le chanteur. J’ai une troisième maison, la maison de moi-même qui n’est ni le petit merdeux de La Bourboule ni le chanteur vindicatif de petites chansons françaises. Heureusement ! Je vois souvent les gens me regarder désolés en pensant que je suis Murat ou que je suis Bergheaud. Détrompez vous, je suis dans une sorte de triangle avec un une troisième pointe, qui est la pointe moi-même où là je me retrouve. Quand je suis en interview, je deviens Murat… Là, c’est différent, parce que je vois que tu écoutes ce que je dis.

Mais à la télé, par contre, dès que ça sort du cadre, ces pauvres animateurs ils ne savent pas quoi faire (sourire)

En télé, j’envoie Murat ou Bergheaud.

Vous êtes comme les matadors, qui avant d’aller toréer, laissent leur âme à l’hôtel ?

Il y a un peu de ça.

Murat « Tristan », 1 CD (Polydor), 2008

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