Jean Marie Périer : clic-clac yé-yé

   Même si la rencontre a lieu au Flore, célèbre bar de Saint Germain des Près, quartier dont les caves ont vu naître le jazz, c’est au rock des sixties que renvoie Jean-Marie Périer. Il faut dire que toutes les vedettes du temps des « yé-yés » sont passées devant son objectif, quand celui-ci travaillait pour le légendaire magazine « Salut les Copains ». 

   « SLC » : trois lettres qui forment celles les initiales d’un titre emblématique de l’époque, créé en 1962 par Frank Ténot et Daniel Filipacchi, d’abord animateurs sur Europe 1, devenus patrons de presse, et à ce titre fournisseurs officiels de posters pour toute la jeunesse française. Une jeunesse qui adulait les chanteurs « yé-yés », qui était fascinée par les idoles : Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Sheila, Johnny, Eddy et les autres… Des idoles dont Jean-Marie était le copain, et qu’il a photographiées. On peut admirer ces portraits pleins d’humour dans « Mes Années 60 » (Editions Filipacchi). Autant dire que Jean-Marie en connaît des choses sur cette période, qu’il considère, semble-t-il, comme un âge d’or. Faites une plongée dans cette époque « bénie » où il n’y avait qu’une chaîne de TV, pas de FM, mais un général à l’Elysée, et le plein emploi. Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge.

Jean-Marie Périer : Je suis rentré dans la photo comme assistant de Daniel Filipacchi en 1956, qui était photographe à Marie Claire, et il m’a appris la photo entre 1956 et 1960. Et puis je suis parti pour l’armée en Algérie, j’ai fait 28 mois. Quand je suis revenu, je travaillais à Télé 7 Jours, et Daniel m’a dit : « Est-ce que tu veux faire ce petit journal de musique ? ». Et puis voilà je l’ai fait et en l’espace de six mois, « Salut les Copains » tirait à un million et demi d’exemplaires. Je n’avais aucune limite de moyens ou d’imagination. J’ai fait ce que j’ai voulu pendant douze ans : je disais « Tiens, j’irais retrouver Sylvie à Tokyo parce qu’elle est en tournée », j’arrivais à Tokyo, je disais « Sylvie, dis donc, elle est pas marrante ta tournée, ça sera mieux quand ? » Elle me disait : « viens à Kyoto dans quinze jours, ce sera plus gai » ? Je dis « bon, d’accord », je me casse, j’allais retrouver les Stones à Los Angeles, puis Chuck Berry. Ensuite je revenais à Paris, avant d’aller retrouver Sylvie. Il y a eu des choses inimaginables aujourd’hui : appeler Sheila et Sylvie et leur dire « Tiens demain vous venez avec moi à la campagne, je vous déguise en Bécassine ! » T’imagines aujourd’hui… impossible !

Epiphanies : Et tout ça, c’était facile ?

Très vite, comme j’ai eu la chance de rencontrer tous ces gens là quand ils démarraient, parce que j’ai connu Françoise Hardy, elle avait dix sept ans, et faisait son premier disque (NDR : Jean-Marie a aussi été son petit ami de 1962 à 66, avant qu’elle devienne la compagne de Jacques Dutronc). Et tous, à part Johnny qui avait commencé un peu avant, tous, les Rolling Stones, les Beatles, je les ai connu avant qu’il démarrent. La première fois que j’ai photographié les Beatles, c’est eux qui voulaient être dans le journal ! Pour les Rolling Stones pareil : la première fois que j’ai vu Mick, ils étaient dans un petit théâtre à côté de Londres, je crois que leur disque n’était même pas sorti encore, et ils voulaient être dans le journal, pour eux c’était vachement important.

Et ils le faisaient gratuitement ?

Evidemment. Jamais personne ne s’est fait payer pour être dans le journal, ils auraient payé pour, les mecs. J’avais, en plus, une chose qui était unique et qui n’arrivera plus jamais dans la presse, n’importe où dans le monde, c’est que je pouvais décider d’autant de pages que je voulais. J’ai quand même fait un numéro sur Françoise Hardy qui faisait soixante-douze pages d’affilée, dans un numéro. Ça n’arrivera plus jamais nulle part dans le monde : soixante-douze pages sur la même personne ! C’est ce que j’avais décidé…

Je crois savoir que la culture « yé-yé » était décriée dans le reste de la presse…

Oui, et d’ailleurs, le mot « yé-yé » vient des gens qui méprisaient le mouvement, parce que les gosses dans la salle criaient « yeah yeah ».

Et vous, vous ressentiez ce mépris dans le journal ?

Ah oui, mais nous, on était les rois du monde, on en n’avait rien à secouer. Il n’y avait rien de mieux que d’être tous seuls en face du reste. Parce qu’évidemment, c’était très décrié : ça marchait énormément, les chanteurs et nous, alors forcément, tu te fais tirer dessus. Tu te retrouves leader, on te descend, c’est normal. Mais nous, on n’en avait absolument rien à foutre.

Il y avait des critiques, dont vous ne vous occupiez pas, mais il n’y avait pas d’esprit de revanche ?

On avait autre chose à faire ! Les critiques, on s’en tapait, et puis c’était dans les journaux de vieux. Quelle importance, nous on s’adressait à d’autres gens… Plus ils disaient de mal, mieux c’était parce que il ne faut pas oublier que le succès d’un chanteur de l’époque commençait à partir du moment où les parents trouvaient ça pas bien. S’ils trouvaient ça bien, c’était suspect.

L’esprit music-hall, c’est fini ?

Non, ça existe encore aujourd’hui, parce que les 2 Be 3 ou Lara Fabian, c’est la même chose que Claude François ou Sylvie Vartan. Et il y a un public pour ça. Aujourd’hui, quand je vois les 2 Be 3, je reconnais la même envie, fascination, le même engouement que pour Claude François, donc c’est pareil. Simplement aujourd’hui, quand on parle des 2 Be 3, c’est dans « Libération », et forcément, on en dit du mal, c’est de bon ton. Nous, on était les seuls à avoir un journal qui marchait à ce point là et qui ne disait que du bien de ces gens là.

C’était le principe « Chacun prend son plaisir là où il veut » ?

Oui, il n’y avait pas dans « SLC » le mépris qu’il y a aujourd’hui dans les média pour des gens comme les 2 Be 3, que je ne connais pas… Mais pourquoi les mépriser eux ? Ils ne dérangent pas, ils chantent … C’est comme le cirque : ils font leur boulot, c’est comme les clowns … C’est du spectacle, du music-hall. Ce qu’on dit des 2 Be 3 ou de Lara Fabian, tout ce que je vois écrit sur eux aujourd’hui, ce sont les mêmes conneries que j’entendais dire par les adultes sur Sylvie Vartan, sur Sheila, sur Claude François, à l’époque. Ce qu’ils ont été descendus par les journaux d’adultes, on n’en n’a même pas idée ! C’était délirant ! C’était extra-ordinaire ce qu’ils étaient détestés !

 

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