Jean-Marie Périer nous présente Oncle Dan

   Après avoir livré ses propres souvenirs avec « Le temps d’apprendre à vivre », Jean-Marie Périer dresse le portrait de son père spirituel, le magnat de la presse Daniel Filipacchi, fou de jazz et inventeur de « Salut les Copains ». Et bien sûr, en filigrane, il nous parle aussi un peu de lui.

oncle dan   Le grand tour de force de ce livre, c’est de signer le premier vrai portrait de Daniel Filipacchi. On ose ajouter l’adjectif « fouillé » car, comme nous le verrons, l’homme est du genre insaisissable. Première bio de Daniel Filipacchi – homme oh combien important – si l’on excepte celle de Robert Madjar qui a deux défauts majeurs : elle « n’existe » pas (ayant moi-même travaillé sur le magazine « Salut les Copains » pour écrire un mémoire de maîtrise, j’ai cherché ce livre pendant mes travaux de recherches de sources et ne l’ai trouvé que bien après ma soutenance) et elle est mauvaise. « Elle a été écrite après deux heures d’interviews », glisse Périer, et même sauf le respect que l’on doit à feu monsieur Madjar, on a toutes les raisons de le croire.

   Dans les années 50, Filipacchi, qui était photographe à « Paris Match », a pris sous son aile Périer, qui ne savait alors pas quoi faire de sa vie. Périer est lui-même devenu photographe, et Filipacchi, homme de radio (« Pour ceux qui aiment le jazz » et « Salut les Copains »), a construit un empire de presse avec son compère Frank Ténot : « Jazz Magazine », « Salut les copains », d’autres titres encore, puis le rachat de « Paris Match » et de Hachette en compagnie de Jean-Luc Lagardère. Bref la destinée unique d’un homme doué pour la vie, et qui a toujours croisé la chance sur ses chemins. Par flashes successifs, qui mêlent à la fois des souvenirs récents de vacances (paradisiaques) en compagnie du patron de presse avec d’autres plus anciens, Périer essaie de comprendre un homme complexe et pudique, d’un charisme particulier puisque dénué d’autoritarisme dans le travail, et pas tape-à-l’oeil dans le privé. Daniel Filipacchi est si pudique qu’il n’est passé que deux fois à la télévision en tout et pour tout dans sa vie. Pourtant, le paysage médiatique français lui doit beaucoup, et la culture musicale aussi, pour le meilleur et le pire, puisqu’il popularisa le jazz mais aussi… le yé-yé, soit une forme édulcorée et neu-neu du rock’n’roll. Amateur de femmes, il vit avec une jeune femme mais, au contraire d’Eddy Barclay qui médiatisait ses unions et laissa même une de ses conquètes – Caroline – poser nue dans « Lui », Filipacchi a également édité des revues de charme. Mais, pour voir sa compagne Astrid, mieux vaut guetter ses apparitions dans « Questions maisons », car elle est décoratrice d’intérieur.

   Mais revenons à Filipacchi : doté de principes simples, d’un sens de l’humour et de la provocation rares, d’une défiance envers l’autorité, d’un sens aigu des affaires, et d’un charme tout en discrétion (il n’est pas du genre vantard, à ce qu’on rapporte). Il a connu une vie passionnante, rencontrant Charlie Parker, Billie Holiday, Man Ray, les producteurs Nesuhi Ertegun (frère d’Ahmet, fondateur d’Atlantic) et Norman Granz (Verve, Mercury) et tant d’autres. Si Périer avait créé un personnage de roman de toutes pièces et lui avait inventé une telle destinée, on aurait crié au tableau surchargé. Mais Filipacchi (qui collectionne les tableaux surréalistes) a bien vecu tout ce qui s’étale dans les pages de ce livre. Et on sent bien que Jean-Marie Périer n’a toujours pas complètement réalisé la chance qu’il a eu d’être lui-même emporté dans le tourbillon de Filipacchi. Une rencontre qui a changé sa vie. Périer n’est toujours pas passé à l’écriture de fictions, mais sa vie regorge visiblement de trésors à partager…

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Jean-Marc Grosdemouge

Jean-Marie Périer « Oncle Dan »
(XO Editions) 2008

« Oncle Dan. Souvenirs », 266 pages, 19.90 euros.

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