Jean-Pierre Pasqualini : chez les yé-yé

 A quoi reconnaît-on un journaliste d’un journaliste musical ? A son impressionnante discothèque. Quand on s’assied sur le canapé de Jean-Pierre Pasqualini, pour parler de son livre « Les yé-yé » (voir notre article), pas de doute : le rédacteur en chef de « Platine » est un connaisseur.

   Avec lui, les références et les noms (de chanteurs, de chanteuses, de paroliers, de compositeurs, de producteurs) valsent… Attachez vos ceintures, entrez dans la machine à remonter le temps. Nous allons nous projeter quarante ans en arrière.
Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Vous êtes un enfant du baby boom. J’aimerais donc connaître vos souvenirs personnels liés au « yé yé »…

Jean-Pierre Pasqualini : J’étais jeune. Mes souvenirs datent de 1965-66, j’ai huit ans, et j’ai mon pick up et mes premiers 45 tours. En revanche, je me souviens qu’en 1964, ma cousine qui avait douze ans me fascinait. Elle, elle était au coeur du phénomène yé yé. Je suis né en 1958, donc je suis de la fin du baby boom. Mais le « yé-yé » m’a fasciné parce que je n’y avais pas vraiment droit. J’étais trop jeune pour le twist. Mais je me rappelle de la fin du mouvement, de la bascule avec mai 68. Mes souvenirs personnels, c’est le « Palmarès des chansons » de Guy Lux qui débute en 1965. C’est l’émission télé qui prouve que le « yé-yé » est un phénomène social. Jusque là, on n’avait que « Age tendre et tête de bois » d’Albert Raisner, émission lancée en 1961, et ça ne passait pas en prime time.

Ça passait en fin d’après-midi ?

Oui, c’est ça, à la sortie de l’école, un peu comme « Salut Les Copains » sur Europe 1, qui commençait à 17 heures. Le prime time en radio, c’est le journal du matin et le journal de midi, et le « yé-yé » n’était pas représenté dans ces tranches-là. En télé, c’était pareil : Albert Raisner n’avait pas droit au prime time. En 1965 avec Guy Lux, dans cette émission pour adultes, invite en vedettes Clo Clo ou Sheila. On se rend compte que le « yé-yé » est reconnu, que ce n’est plus un phénomène marginal. C’est un peu comme « Tintin » : ça plait de 7 à 77 ans. L’industrie du disque a bien compris que ça ne dérangerait pas les parents et les grand-parents, qui seraient complices de l’achat des petits-enfants.

Pourquoi complices ?

A cette époque, on est loin de l’achat des disques par l’enfant lui-même. Moi, on m’achetait mes disques, je ne les achetais pas seul. Aujourd’hui les gamins vont acheter Lorie seuls.

C’est vous qui demandiez tel ou tel disque et on vous l’achetait ?

Oui… si on trouvait que c’était possible pour un petit enfant. Quand Antoine chantait la pilule dans les Monoprix… (moue)

Vos parents ne vous l’auraient pas acheté ?

Si, ils me l’ont acheté parce que j’étais dans une famille tolérante. Mais beaucpup de mes copains m’enviaient et voulaient me l’échanger. A l’époque, on n’avait peut-être une dizaine de disques chacun. Un pick-up, dix quarante-cinq tours, c’était la fortune totale (sourire), donc quand on en avait marre d’écouter tel disque, on l’échangeait. Tout le monde voulait m’échanger mon Antoine parce que c’était un disque où on parlait de la pilule dans les Monoprix. On ne savait même pas ce que c’était la pilule ni à quoi ça servait. (sourire)

Votre livre a de la tendresse pour les « yé-yé », mais à l’époque, tout le monde n’avait pas de la tendresse pour ce courant. Je vous ai apporté un livre d’époque : dans son « Manuel de la pensée yé-yé » sorti en 1966, Francis Girod (qui est depuis devenu le cinéaste qu’on sait) a compilé des paroles de chansons et des phrases d’artistes « yé-yé », piochées dans des interviews…

Dans mon livre, en revanche, je n’ai pas utilisé des interviews. Je me suis contenté de prendre des textes de chansons qui avaient des thèmes très sociaux. On a souvent pensé que le mouvement « yé-yé » n’a été que superficiel, qu’il n’a pas touché la France en profondeur, et je pense que c’est archi-faux. Chanter « Que le vie est belle » après le métro Charonne, ce n’est pas gratuit, même s’il y a aussi le « yé-yé » béat. Dans le chapitre politique, ça m’a intéressé de voir comment les « yé-yé » ont adapté la protest song. Le mouvement « yé-yé » a pompé différents styles : le rock, les Beatles (pour moi c’est un genre à part), les protest songs, les chansons de Hal David et Burt Bacharach, qui dirait aujourd’hui easy listening. Claude François est allé vers la musique black en reprenant les succès de la Motown. Musicalement, le « yé-yé » est un genre qui a piqué un peu partout, mais il est intéressant d’analyser les textes. La jeunesse des années 50 avait des modèles à fois dans le cinéma, comme James Dean, et la chanson. Dans le « yé-yé », il n’y a pas eu beaucoup de symboles en dehors de la chanson. Peut être Steve McQueen dans « Au nom de la loi », ou Edward Meeks et Yves Régnier dans la série « Les globe trotters », qui nous faisaient rêver.

C’est vrai que le « yé-yé » ne recrute pas ses vedettes parmi les sportifs. La nageuse Christine Caron ou Eric Tabarly, qui faisaient des exploits à cette époque, ne deviennent pas des idoles.

Dans le livre, on en a mis quelques uns pour illustrer l’époque. Mais je suis un spécialiste de chanson avant tout, et puis c’est une période que j’ai connu. Et je me souviens qu’on affichait les chanteurs, même si la revue « SLC » a parfois fait des écarts en mettant en couverture Belmondo ou Delon… Mais entre 1962 et 1966, « SLC » a misé à fond sur la chanson. Il y a peut-être eu des articles sur Kiki Caron…

Mais pas la couverture…

Pas de poster non plus.

Jean-Marie Périer explique toujours que quand il faisait ses photos, il fonctionnait avec une dizaine de chanteurs qui pouvaient faire la une du magazine. S’il a fait des photos si drôles avec des mises en scène, c’est qu’au bout de quelques années, quand il avait photographié un artiste sur scène, chez lui, à la mer et à la montagne, il fallait bien se renouveler un peu et trouver des choses originales…

Pour en revenir au « Manuel de la pensée yé-yé », les interviews ne sont pas sourcées. Et puis parfois, ce ne sont pas les artistes qui parlent. Claude Carrère (producteur de Sheila, NDR) soufflait les réponses à sa chanteuse. Voilà pourquoi je n’en ai pas utilisé dans mon livre.

Tout à l’heure, vous parliez des protest songs adaptées par les « yé-yés ». Elles ne le sont pas toutes de la même façon : si Hugues Aufray est fidèle à la version originale en reprenant « Times they are a- changin’ » de Dylan, quand Sheila reprend « Bang bang », elle gomme l’amitié entre des enfants de couleurs différentes…

Le texte anglais commence par « He was black and I was white ». L’idée principale de la chanson, c’est l’idée anti-raciste. Carrère a gommé cet aspect. Idem avec la reprise de « Universal Soldier ». C’est une chanson de Buffy Sainte-Marie, avec un texte antimilitariste qui dit « il se bat avec des missiles et des lances, c’est le soldat du Moyen-Age et d’aujourd’hui, il a fait toutes les guerres et ne sait pas pourquoi ». C’est un texte exceptionnel. Quand Claude Carrère la reçoit, il la transforme, et Sheila, qui ne parlait pas anglais et n’avait pas conscience de la portée initiale des paroles, chante « je t’aime pour ton sourire, je t’aime pour ta douceur, je t’aime pour tout ce qui est dans ton coeur » (rire). Carrère a tout balayé ! Sheila m’a dit qu’on lui avait reproché d’avoir traduit « Universal soldier » par « Je t’aime » mais elle ne savait même pas que c’était un texte grave. Richard Anthony a respecté Dylan, en reprenant « Blowin in the wind » : « combien de morts un canon peut-il faire… » C’était d’ailleurs étonnant de sa part. Je ne pense pas que Richard ait voulu militer dans sa vie… et pourtant il a laissé faire un texte très protest song. Claude François a repris « Eve of destruction » de Barry Mc Guire (« nous sommes à la veille de la destruction ») et dans « Ce monde absurde » en 1965 : « ne vois-tu pas dans mes yeux que j’ai peur de cette bombe ? / Si on presse le bouton la terre sera une tombe / Nous serons tous victimes de l’inconscience humaine ». Il y a quand même beaucoup de textes des protest songs qui le sont restés en langue française. Cela n’a pas forcément fait des tubes… à part « Ecoute dans le vent » qui est un tube de Richard Anthony en 1964.

Puisque l’on parle d’armée, parlons du service militaire, encore en vigueur à cette époque, et très long… Johnny a fait son service et l’a fait savoir (on pouvait le voir dans des reportages, en tenue de bidasse). Il a pensé que ça améliorerait son image…

… et que ça lui simplifierait la vie à l’armée aussi. Il savait qu’il ne serait pas embêté s’il « collaborait » (sourire) et qu’il aurait des permissions plus importantes. On lui a laissé faire sa promo, ce qui était important pour lui… Il avait très peur de disparaître.

Oui, certains ne se sont pas remis de disparaître du jour au lendemain sous les drapeaux… Le service durait vingt mois. Certains y partaient et ne s’en remettaient pas…

Ça a été le cas de Frank Alamo. Il y a laissé sa peau. Il est parti après Johnny mais son expérience ne lui a pas servi. Dans le cas des Chaussettes Noires, c’était compliqué, car les membres sont partis tour à tour… Il fallait trouver sans cesse des remplaçants. La guerre d’Algérie et le service militaire long ont eu raison des groupes de rock français.

La question militaire était très forte, car on était en pleine guerre froide…

Après les accords d’Evian (qui donnent à l’Algérie son indépendance, NDR), il y a le Viet-Nâm en 1964. C’est la guerre froide, mais l’Histoire n’est jamais vraiment relatée dans les chansons. Quand Claude Nougaro a écrit « Paris mai », c’était vraiment exceptionnel d’entendre une chanson écrite sur le moment. C’est un peu comme si une chanson sortait sur les émeutes qu’on vient de connaître en banlieue. Je ne pense pas qu’une chanson va sortir là dessus : on a du mal à digérer l’actualité dans la chanson.

Ou alors, le rap en parlera…

Vous savez je n’ai pas encore entendu de chanson sur Soan, qui a été brûlé vive. Rien sur des actes précis, mais sur des ambiances oui : le mal-être des banlieues, le mal-vivre de la jeunesse. Dans les années 60, le métro Charonne aurait pu donner lieu à une chanson.

Oui mais on ne votait qu’à 21 ans et la politique était l’affaire des parents…

La chanson « rive gauche » (chanson plus poétique, NDR) aurait pu. Face aux « yé yé », il y avait des tas de chanteurs comme Colette Magny, qui chantait « Melocoton », et était l’anti-« yéyé ». Car il y a eu un mouvement anti-« yé-yé », avec Stella : « Sur un air du folklore auvergnat » se moquait de Sheila et de son « Folklore américain ». Je suis passionné de chanson, et je pense qu’on vient à une chanson pour la musique mais qu’on y reste pour le texte. Les chansons qui restent, ce sont de grandes mélodies populaires. Il ne reste rien de Magma ou de Triangle. Mais il restera « Je t’emmène au vent » de Louise Attaque ou « Respire » de Mickey 3D. Or dans les « yé yé », il n’y avait que des mélodies efficaces, qui n’étaient pas françaises pour la plupart. Mais il y avait des exceptions : « Pour moi la vie commencer », « Les vendanges de l’amour ». Tout n’était pas adapté de titres anglo-saxons. Quand Sheila décide d’adapter « Doo Wah Diddy » de Manfred Mann, elle considère que c’est de la pop et pense qu’elle va sortir du yé-yé. Mais du fait de ses paroles, il n’y a pas plus « yé-yé » que « Vous les copains, je n’vous oublierai jamais… » Même les Beatles ont été accusés d’être « yé-yé » avec « Love me do » et bien plus encore « She loves you yeah yeah yeah ». On peut être catalogué « yé-yé » pour un texte ou pour une musique… mais c’est ce qui fait que ces productions rentrent très vite dans la tête des gens. Donc la « rive gauche » a bien du mal à exister. Pas comme aujourd’hui où Vincent Delerm ou Bénabar vendent beaucoup de disques.

Il faut attendre mai 68 pour que la chanson « rive gauche », comme Ferré, vende…

Pas tout à fait. En 1968, les chanteurs « rive gauche » comprennent qu’un texte, le plus génial soit-il, ne fait pas une chanson. Dans les chansons du spectacle « Hair », comme « Laisse entrer le soleil » il y a de super musiques. Je ne parle pas de Brel ou de Brassens, qui sont des mélodistes, mais de tout un tas d’artistes « rive gauche » des années 60, comme Jean Sommer, qui n’ont pas percé parce qu’ils se concentraient uniquement sur le texte, alors qu’en 1971 Maxime Leforestier sort des chansons à fredonner comme « Toi le frère que je n’ai jamais eu ».

Des chansons qu’on a envie de jouer à la guitare…

Si dans la foulée du « yé-yé », Yves Simon ou Catherine et Maxime Le Forestier percent, c’est qu’ils ont compris les Anglo-saxons comme Joan Baez ou Peter Paul and Mary, des artistes qui ont un vrai sens de la mélodie. En France, on a eu des chanteurs dans des cabarets qui pensaient qu’il auffisait de faire un accord et demi à la guitare et de chanter un texte génial pour que ça passe. C’est pour cela que les « yé-yé » ont tout raflé : il ne pouvait pas y avoir de place dans la chanson pour des gens avec des textes bons et de la musique barbante.

Mais chez les « yé yé », le texte était accessoire.

Aujourd’hui, un texte c’est du son et du sens. « Place des grands hommes » de Bruel, c’est un texte qui sonne mais ça raconte une histoire des copains qui se sont perdus de vue et se retrouvent dix ans après. En revanche Dany Brillant continue à ne faire que du son : « j’ai perdu la tête depuis que j’ai vu Suzette », c’est du « yé-yé ».

La rime est facile…

Et ça ne veut pas dire grand chose, comme chez les « yé-yé » où l’on pouvait faire « Elles sont toutes belles, belles, comme le jour… »

MLM : De ce que je connaissais du « yé-yé », il n’y avait aucun message avant l’arrivée de Dutronc-Polnareff ou Antoine. Mais vous dites le contraire… il y avait parfois quelques messages…

Parfois involontairement. Quels sont les plus grands témoignages du passé ? Les grands films intemporels de série A ou les les films de série B très temporels ? La réponse est évidente. La temporalité d’une chanson est plus importante : « Ne me quitte pas » de Brel est intemporelle. On peut la chanter aujourd’hui comme hier, mais elle n’a pas le parfum d’une époque. Les « yé-yé » ont un parfum d’époque, comme les films de Tati, qui ne sont pas de la série B en plus. La temporalité des « yé-yé », c’est leur grande force : quand un sociologue entend « ce soir pour la première fois / mes parents m’ont enfin permis / d’inviter des amis chez moi / c’est ma première surprise-partie », il comprend qu’un gamin devait avoir la permission des parents pour inviter des amis chez soi, ce qui parait complètement aberrant aujourd’hui. Même des paroles comme ça nous informent sur la société. Et puis de la façon dont c’est placé sur la musique, c’est un peu comme du scat. Aznavour ne s’y était pas trompé. Il avait vu en cette génération une façon de placer les mots qui avait été un peu perdue entre temps… C’est pour ça qu’il a un peu travaillé avec eux. Les « yé-yé » avaient du swing, et quand on dit qu’ils n’avaient pas de talent, ce n’est pas vrai. Sheila avait le soleil dans la voix : quand elle ouvrait la bouche, nous gamins, avions les yeux écarquillés.

Oui, mais on avait quand même affaire à un mouvement très marqué par l’influence américaine…

Il existe quelques exemples inverses. Par exemple, c’est Richard Anthony qui a découvert au festival de San Remo une chanson italienne « Io Che Non Vivo Senza Te ». Il part enregistrer la chanson à Londres sous le titre « Jamais Je Ne Vivrai Sans Toi ». Il était chez Pathé-Marconi-EMI et aimait travailler à Abbey Road comme les Beatles. Là, Dusty Springfield découvre la chanson, en fait « You Don’t Have To Say You Love Me » et Elvis l’enregistre ensuite. Dans ce cas précis, certes anecdotique, c’est Richard Anthony qui influence le King. Avec Françoise Hardy, Richard a été le seul artiste français « yé yé » classé dans le hit-parade anglais. Il y a Soeur Sourire aussi, mais elle était Belge. D’ailleurs, si les artistes « yé-yé » français marchaient si bien outre-Quiévrain, c’est un peu parce que cela participait de la lutte des Wallons, de langue française, contre les Flamands néerlandophones.

 

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