Joshua Redman : elastic jazzman

   2002 est une année faste pour Johua Redman. Le saxophoniste trentenaire a sorti pas moins de deux albums cette année (« Yaya 3 » au début de l’été et « Elastic » à rentrée), et a tourné dans le monde entier avec en formation trio.

   Le 8 septembre, le festival jazz de la Villette a permis à Joshua Redman (et son trio : Brian Blade à la batterie, Sam Yael aux claviers) de retrouver le public français, l’un de ceux qui l’ont suivi depuis ses débuts il y a une dizaine d’années. Joshua Redman, tout en virtuosité a littéralement bluffé le public de la Grande Halle. Tour à tour hyper vitaminé ou se lançant dans des morceaux mélancoliques, il a su comme jamais allier une maîtrise technique et inspiration sans bornes. Sur scène, il a déployé des trésors d’inventivité, sa présence et son jeu sont extraordinaires, sa créativité hors-normes ont mis tout le monde en émoi. Il a prouvé une fois de plus qu’il est l’un des jazzmen les plus talentueux de sa génération. Et l’un des plus réfléchis, si l’on en croit cette interview qu’il nous a donnée au cœur de l’été. Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge et Arnaud Picard.

Epiphanies : Vous avez sorti au début de l’été « Yaya 3 », un disque publié chez Loma Records, avec Sam Yael et Brian Blade, et « Elastic », votre album solo, qui sort en septembre, est annoncé comme l’album de votre resignature chez Warner. Vous aviez quitté le label ?

Joshua Redman : Non. « Yaya 3 » a été publié sur un sous label de Warner, Loma, sûrement parce que c’était un projet collectif. « Yaya 3 » n’est pas mon disque, en fait c’est plus celui de Sam Yael, qui signe la plupart des titres. C’est la musique qu’on développait dans ses concerts, auxquels Brian Blade et moi participions au Small’s, un club de jazz de New York. Cette musique a été créée sous son influence, c’était lui le leader. On voulait enregistrer et sortir cette musique. Mais il fallait la sortir avant ma propre musique, même si « Elastic » est enregistré avec le même groupe. Alors Warner a décidé dans ce contexte de le publier sous un nom collectif, et sur un micro-label.

Les sessions d’enregistrement de « Yaya 3 » et « Elastic » sont différentes ?

Oui, complètement. Nous avons enregistré la musique de « Yaya 3 » au tout début de l’année 2002. En fait, elle aurait dû être enregistrée quelques mois plus tôt, mais nous n’avons pas pu entrer en studio à temps. C’est la musique qu’on a développée au cours de l’année 2000-2001. « Elastic » a été enregistré ce printemps, et nous n’avons jamais arrêté de jouer de la musique jusqu’à « Elastic ». C’était important de sortir « Yaya 3 » avant que nous partions dans une autre musique, un autre son. Ces deux albums sortent à trois mois d’intervalle, mais chaque disque est à part.

Avant, il pouvait se passer pas mal de temps entre le moment où vous enregistriez et le moment où votre musique sortait dans le commerce. Aujourd’hui, ce temps semble s’être réduit. Est-ce une volonté de votre part ?

La question, c’est de choisir le bon moment. Quand j’ai commencé à enregistrer, j’avais l’habitude que l’album sorte quatre ou cinq mois plus tard. C’est d’ailleurs ce qui se passe pour « Elastic », enregistré en mars-avril, et qui sort en septembre. C’était normal, mais à un moment je me suis mis à enregistrer des albums qui sortaient un an plus tard. C’est une question d’organisation avec le label, entre la date de sortie et le moment où je suis prêt à tourner. J’aime l’idée de sortir un album tout de suite après l’avoir enregistré parce la musique reste neuve. Ainsi, la musique qui est sur l’album est proche de celle qu’on fait en live. Alors je pense que c’est bien quand ça se passe comme ça, quand on enregistre et qu’on sort l’album dans la foulée.

Il y a quelques années, vous avez joué avec Meshell Ndegeocello, vous avez fait des reprises de Prince et Stevie Wonder sur « Timeless tales ». Cet album est un retour à vos racines soul et funk ?

Je ne dirais pas ça comme ça. J’ai des racines soul et funk, et évidemment elles s’entendent dans cette musique, de façon forte. Mais pour moi, ce n’est une question de « retour ». Par beaucoup de façons, je trouve la musique d’ »Elastic » est l’un des plus originales et personnelles que j’ai faites. Oui, c’est un retour parce que cette musique utilise des instruments électriques et qu’on y sent du groove. Mais c’est aussi une évolution naturelle vers ce que j’ai toujours fait, dans la façon dont le groupe interagit, en terme d’improvisation et de complexité des compositions. Pour moi, la musique, ce n’est jamais regarder en arrière, ou se retourner. C’est toujours : qu’est ce qui me branche en ce moment ? Comment je peux m’exprimer, là ?

Vous avez produit cet album vous-même ?

Je l’ai produit avec Matt Pierson, avec qui j’ai travaillé sur des albums précédents. Nous avons aussi été aidés par Sam Yael, et aussi par mon ingénieur du son James Farber. C’était un travail collectif, nous l’avons tous produit.

Vous êtes considéré comme l’un des membres d’une nouvelle génération de jazzmen. Est-ce que vous l’assumez ? Si oui, comment qualifiez-vous cette génération, et ses buts ?

Je suis content d’être considéré comme faisant partie de cette nouvelle génération. Mais, en fait, on est tous d’une génération, vous moi, tout le monde. Nous sommes tous d’une génération, et nous jouons du jazz. Chaque génération est une nouvelle génération de jazz. Il faut faire attention quand on fait des jugements sur une « génération ». Il y a peut être plein de chose de Mehldau, Hargrove, Blade, Turner, Yael, etc. et moi avons en commun, mais par ailleurs nous faisons chacun notre musique et sommes assez reconnaissables dans notre propre travail, heureusement. Je ne me vois pas comme le leader ou le porte-parole d’une génération. Le mieux pour un jazzman, c’est d’être représentatif de lui-même.

Cherchez-vous à construire un pont vers les jeunes qui n’écoutent pas de jazz ?

Ce n’est pas mon but avec cette musique. Ce serait bien si ça arrivait. Mais je ne cherche pas à capturer un nouveau public. Ce que j’ai à faire, c’est jouer la musique qui m’inspire, y mettre de la passion, pour qu’il y ait un potentiel à communiquer.

Vous êtes natif de Californie. Il y a un son typiquement californien…

Un son californien ? (sourire) Vous croyez ? Vous voulez parler des Beach Boys ? (sourire) Non, je pense que cette distinction « east coast – west coast » n’existe plus. La culture et la musique sont trop globales maintenant. La façon dont l’info et les musiciens circulent fait que ça circule trop vite et que tout est interconnecté pour qu’on fasse des distinctions entre son new yorkais et son californien.

Vous avez joué le rôle de Lester Young dans le film « Kansas City ». On prête à Young une phrase célèbre : un jour, Lester Young a répondu à un journaliste qui lui demandait « si une bombe atomique tombait sur NYC, que feriez vous » : « je casserais la vitrine de Tiffany’s et je volerais les bijoux. » Vous vivez à New York ?

J’y ai vécu pendant dix ans et en fait, je suis retourné en Californie cette année. J’y vivais lors attentats contre le WTC.

Kenny Garrett a dédié son dernier album aux personnes mortes dans les événements du 11 septembre. Est-ce que ce genre de drame interagit sur votre musique ?

Ce qu’on a vécu a profondément changé la culture américaine et la façon dont nous nous voyons et voyons le monde extérieur. Depuis longtemps, les Américains se sentaient invulnérables. Depuis la fin de la guerre froide, les USA sont devenus la seule superpuissance, avec une incroyable domination économique, culturelle. Ils pensaient qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient sans que cela ait de réelles conséquences. Le 11 septembre a montré que nous étions plus vulnérables que nous le pensions, et connectés au reste du monde, ce ont nous devons accepter les conséquences… Pour aussi tragiques qu’ils soient, ces événements ont au moins eu une bonne conséquence : chacun est au courant de ça maintenant. Et depuis, les rapports humains entre New-yorkais ont changé ; les gens sont moins individualistes. La gentillesse et la sympathie sont devenus leur lot quotidien et ça a dépassé le stress habituel. Le 11 septembre pourrait ouvrir sur un grande ère de retour à la sensibilité, qui profiterait aux New-yorkais, mais qui pourrait aussi se répandre dans le monde entier. Je ne sais pas si ça joue sur ma musique, mais de toute façon, j’ai toujours rêvé d’une musique qui aurait un vrai potentiel de rassembler les gens, de leur permettre de communiquer au delà des barrières et des différences. En fait, c’est le but de tout musicien : trouver le moyen d’intégrer ce que l’on ressent individuellement dans quelque chose de collectif. Je n’ai rien composé qui soit en rapport direct avec le 11 septembre, mais tout ce que je vis et ressens se retrouve dans ma musique.

 

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