Joy Sorman "Du bruit"

   Malgré une réelle volonté de décrypter son sujet et une sincérité qu’on ne remettra pas en doute, Joy Sorman passe à côté de son sujet. Elle donne dans le bling bling textuel. Genre. Le rap de NTM est dans leurs albums, dans leurs captations de concerts, pas dans ce livre.

sorman livre   Joy Sorman est d’extraction bourgeoise et si on ne peut lui en faire le reproche, on constatera en lisant ces ligne qu’il lui est difficile de sortir de sa pensée bourgeoise, même si elle écoute NTM.  Le père de Joy, Guy Sorman est l’un des penseurs les plus réactionnaires que notre pays connaisse, et l’on ne peut pas non plus en faire lui en faire le reproche. D’autant que Joy n’est pas exactement la fille de son père puisqu’elle s’intéresse au rap. Seulement aimer NTM ne signifie pas savoir en parler.

Même si elle paraît fort sincère dans son désir de faire connaître la puissance dévastatrice du son et des mots de Kool Shen et Joeystarr, sa prose tomble bien souvent à plat : les formules sont parfois creuses, trop clinquantes, ce n’est que du toc, du « bling bling » textuel. « Du bruit » ressemble à un devoir d’etudiante d’hypokhâgne qui chercherait à rendre compte brillamment d’un phénomène sans le cerner vraiment. Car au fond quel meilleur hommage Joy Sorman aurait- elle pu rendre au rap de NTM que de pondre un livre qui se déclame à voix haute ? Or ce livre -délicatement emballé dans la très classe collection blanche de la vénérable maison Galimmard- se lira fort bien attablé au Flore ou aux Deux Magots mais ne passe pas l’étape cruciale de l’oralité. Les mots tombent lourdement : pas de flow chez Sorman, mais une fille réellement épatée par ce qu’elle voit, convenons-en. L’auteur est un peu la jeune femme bourgeoise qui se rend dans un concert de rap en banlieue pour s’encanailler, puis rentre chez elle à Saint Germain des Prés en se disant qu’elle a vécu quelque chose de fort. Sauf qu’elle n’a pas vécu quelque chose de fort : elle y a assisté. Et comme une aventurière qui rentrerait d’Amazonie pour nous raconter une cérémonie magique célébrée dans une langue étrangère sans recréer la magie, sans envoûter personne, mais juste raconter qu’elle a vu des gens se faire envoûter, Sorman nous raconte qu’elle a vu le rap. Mais elle nous le fait d’une façon telle qu’elle l’embourgeoise, l’alourdit. Elle s’apesantit sur les marques de baskets ou les survêtements, et à trop vouloir en faire, décourage son lecteur. On ne peut pas en vouloir au comité de lecture de Gallimard : ces gens-là n’ont certainement jamais entendu de rap de leur vie, ou alors se disent que c’est bien vulgaire, mais qu’un livre écrit par la fille de Guy Sorman, cela aura le double intérêt d’être présentable dans la collection, et de la rajeunir un peu.

   Quel est moyen pour le profane de découvrir la quintessence de NTM juste par des mots ? Lire leurs textes. A la place de NTM, on serait sûrement flatté par l’hommage, mais voilà un produit-dérivé qui est à déconseiller aux fans du groupe. Le rap, ce n’est pas du bruit, ni « Du bruit ». Alors qu’est-ce que c’est ? A un(e) autre auteur de tenter de se saisir du sujet pour nous le dire.

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Jean-Marc Grosdemouge

Joy Sorman « Du bruit », Editions Gallimard, 152 pages, 2007.

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