Julien Ribot : pas "big in Japan"

   Voilà un vrai artiste. Dans la vie comme sur disque, Julien Ribot met de la poésie un peu partout. Un exemple ? On le contacte par mail pour prendre rendez-vous dans un café de la place de la Nation à Paris, pour parler de son album « Hotel Bocchi ». Eh bien, dans son message, Julien confirme l’heure et le lieu par quelques phrases qui riment.

Rédiger quatre vers juste pour dire ok, rencontrons nous micro en main autour d’un verre, quel talent ! Julien Ribot aura l’occasion de nous dire son amour pour la poésie. Sur scène, il a plein de guirlandes lumineuses, et une petite boule à facette. Est-il comme les « kidults » japonais qui aiment les gadgets et les peluches ? Non, pas du tout, c’est juste qu’il aimerait faire plein de choses sur scène, comme projeter des vidéos ou des photos. Et d’abord arrêtez de lui parler des ses prétendues influences japonaises ! Dans la pop française, Julien est un orfèvre. J’avais envie de le questionner sur sa façon de travailler. Je l’ai donc retrouvé donc comme convenu un samedi matin à onze heures chez Prosper, pour une interview très… yop la boum ! Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : C’est toi qui a réalisé la pochette de ton album, « Hotel Bocchi ». Tu es graphiste ?

Julien Ribot : Oui. Après un bac scientifique, je suis parti à Paris. J’ai suivi les cours d’une école, où j’ai appris plein de choses. Je fais de la musique depuis longtemps, j’ai eu des groupes, et j’ai toujours rêvé de sortir un disque, mais j’aime aussi l’illustration, donc je me suis lancé là dedans. Et j’aimerais continuer. En ce moment, les choses sur lesquelles je travaille ne sont pas toujours des plus passionnantes. Si je me fais un nom dans la musique, je pourrai peut être me placer sur des projets plus intéressants… dessiner un décor ou des story-boards pour des clips, par exemple. Je suis arrivé de Nice en 1990. La scène niçoise n’est pas très connue, mais j’ai joué danc des bars. Je faisais des reprises du Velvet, des Pixies, Pavement…

Quels sont les autres artistes qui t’ont marqué ?

Lisa Germano, par exemple. Les ambiances sur ses disques m’ont marqué : on peut passer de quelque chose de très doux à quelque chose de très violent. Il peut y avoir des petits sons de clochettes, un violon ou un orgues très jolis et derrière une grosse batterie compressée, saturée. Il y a aussi ce genre de contraste sur « Drukqs », le dernier Aphex Twin. J’aime aussi la B.O. de « L’Etrange Noël de M. Jack. » C’est ce que j’ai essayé de rendre sur l’album : une sorte de féerie cauchemardesque entre Lynch et Burton. Nicolas Falez, chanteur de Superflu, qui est un pote, parle de « chansons à tiroir » comme les scénarios de Lynch. J’aime les chansons qui touchent directement le public, qui au bout de plusieurs écoutes révèlent de nouvelles choses, comme un instrument qui fait la mélodie mais qui n’est pas tout de suite perceptible.

Tes influences sont anglo-saxonnes, mais tu chantes en français. Pourquoi ?

J’ai découvert l’écriture en français il y a peu de temps. Quand je chantais en anglais, j’avais tendance à imiter les chanteurs que j’aimais. Je voulais me défaire du chant « à la manière » de Stephen Malkmus ou de David Bowie, d’où le fait de chanter en français. En plus devant un public français, c’est beaucoup plus simple de présenter des textes dans notre langue … Chanter en anglais, pourquoi pas … sûr mon troisième ou quatrième album. Pour l’instant, je veux mûrir ma voix, qu’elle sonne bien en français.

Tes textes sont plein de poésie … Quel est ton rapport à l’écrit ?

J’ai découvert l’écriture en lisant des poèmes : je prends des bouquins de Desnos ou Cendrars. Je fais une espèce de sampling de mots : dans tel livre, il y a deux ou trois mots que j’aime bien, qui m’évoquent des choses. Je les note sur un cahier, et au fur et à mesure, j’ai plein de mots et j’essaie de faire des ponts entre eux, de créer des histoires.

Il y a beaucoup de rimes dans tes chansons : « j’ai acheté un costume, et des plumes et puis je fume » ou « les comètes commettent des silhouettes. »

Je revendique l’allitération, le jeu de mots. Qu’importe qu’un texte ait du sens ou pas. En tout cas, chaque texte évoque quelque chose, aucun n’est gratuit. Et puis je les travaille longtemps, pour que ça sonne, que ça colle à la mélodie. J’écris pour moi, et ce qui me fait avancer, c’est que je me dis que si ça m ’évoque quelque chose, cela évoquera des choses au public. J’ai toujours l’angoisse du « truc », tu sais, avoir une manière bien à soi d’écrire. Si je savais dès le début le thème de ma chanson, je n’aurais plus envie de l’écrire. Cette manière d’écrire est longue, parfois douloureuse, pas professionnelle (rire) mais il y a des accidents, qui peuvent m’entraîner ailleurs. J’ai l’impression que partir d’une idée précise me conduirait à des redites … Je n’ai pas de délais, donc je ne cherche pas de méthode efficace pour écrire.

Et pour la musique ?

C’est pareil pour la musique : j’aime bien écouter des disques, trouver des samples, les ralentir. Ecouter un autre disque, coller des trucs ensemble, voir ce que ça donne. 99 fois sur cent, ça ne marche pas. Du coup, c’est aussi une méthode longue. Mais la fois sur cent ou ça marche, je pense que ça donne quelque chose d’inédit, qui provoque une émotion originale. Sur « Capers », il y a un sample des « Quatre saisons » de Vivaldi, à l’envers, à l’endroit. Je ne sais pas si je dois le dire, aucun sample n’est crédité sur le disque. Le label flippe un peu !

On parle beaucoup à ton sujet d’influences japonaises … ça vient de quoi, ce bruit ?

On croit que je fais de la musique pour les Japonais. En fait, j’ai travaillé avec Kahimi Karie, qui est une chanteuse très mignonne moitié japonaise, moitié haïtienne, qui vit à Paris et dont on trouve les disques en import. C’est une petite lolita, star au Japon, son image est très utilisée dans la pub. Je l’ai connue par l’intermédiaire de son copain, qui est sculpteur, on a sympathisé. Je suis parti au Japon avec elle parce qu’elle avait besoin de figurants dans une pub. C’est écrit dans ma bio, alors les gens imaginent des choses. On est ensuite restés en contact, je lui ai fait écouter mes morceaux et elle comme elle a aimé, elle m’a demandé d’écrire pour son dernier album, « Tilt », sorti il y a plus d’un an. Comme j’ai écrit deux titres pour elle, « Hotel Bocchi » est sorti au Japon, début 2001 et on a dû en vendre 1500. Comme j’ai écrit pour Kahimi Karie, mon nom circule dans un petit milieu branché de Tokyo, Shibuya. Mais je ne suis pas une star au Japon.

Quel est ton rapport à l’engagement ?

Je ne suis pas un chanteur engagé et je ne raffole pas de la musique engagée. La musique est un tel business… Quand tu vois un type comme Saez se donner une image de rebelle alors que son album a coûté deux millions de francs. Il est prétentieux, il se la joue à la mort, il est capable de quitter le studio, comme ça. J’aime beaucoup Arthur H. Il a dit un jour que plus c’est la merde dans le monde, plus il a envie d’écrire des chansons d’amour. Je ne vis pas dans des conditions déplorables, alors je me vois mal faire passer un message en chantant.

Alors qu’est-ce qui te fait rêver ?

Mon but, ce serait que lors d’un concert, le temps s’arrête et qu’on entre dans une autre dimension. Que le public ne voit pas le temps passer, qu’il ait l’impression que deux heures soient passées en cinq minutes. Un peu comme quand on va au cinéma. Quand tu sors d’un bon film, tu n’as pensé à rien d’autre qu’à l’histoire. Enfin, pour l’instant, je n’ai fait que dix concerts…

 

Julien Ribot « Hotel Bocchi », 1 CD (Ici d’ailleurs), 2002

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