Keith Jarrett "The Köln Concert"

Keith-Jarret-1     Cela ne s’invente pas : né le jour même de l’armistice de la Seconde Guerre Mondiale à Allentown (Pennsylvanie), Keith Jarrett devait faire partie de ceux qui libérèrent le piano, de ceux qui, dans les années 70, l’affranchirent de quelques chaînes. C’est en 1972 que Keith Jarrett, autrefois repéré par Art Blakey qui lui fit intégrer ses Jazz Messengers, commença à donner des concerts improvisés.

     Celui-ci, enregistré le 24 janvier 1975, devait passer à la postérité en devenant l’album de piano le plus vendu au monde. Le « concert de Cologne » a ainsi acquis au fil des ans une réputation non usurpée d’oeuvre géniale : sur 4 plages de 26, 14, 18 et 6 minutes, Jarrett part en solitaire pour un trekking sur les cîmes de l’Himalaya musical. Il pousse de longues plaintes ou des petits cris de satisfaction quand il se laisse emporter dans l’exécution molto vivace d’un thème. Il tape du pied, en rythme, et cela s’entend. Jarrett fait corps avec le piano, c’est un combat délectable, comme une tauromachie au ralenti : l’homme contre la grosse bête noire, pour la beauté du geste. Trouver l’accord parfait, c’est piquer la bonne banderille. Les doigts de Keith sont parfois kiss. D’autres fois, il cavalent à une vitesse prodigieuse, et c’est sans filet que le pianiste égrenne ses notes. On ne saurait dire dans quel genre musical ranger ce récital : classique ou jazz ? Un peu entre les deux en fait : on dirait entendre du Chopin qui swingue, du Rachmaninov des années 70, où du jazz qui remonte le temps. Certains musiciens ont l’air en avance : quand on écoute Thelonious Monk, on se dit qu’il avait déjà pressenti le breakbeat et que s’il était encore de ce monde de nos jours, on lui ferait écouter de la jungle, des disques de Ninja Tune ou de Warp pour l’entendre dire « bon sang ! mon intuition était la bonne ». Keith Jarrett, lui, est en « retard ». Qu’on ne le prenne pas comme un reproche : s’il est en retard, c’est qu’il a une bonne raison. Il a pris le temps d’écouter et de synthétiser la longue tradition du piano classique, qu’il restitue sous une facture moderne, à sa manière éminemment personnelle, sur la scène de l’opéra de Cologne. Même s’il incorpore à ses improvisations des thèmes qui ressemblent à des thèmes folkoloriques ou des airs ancestraux, comme des rondes enfantines, Jarrett est lui aussi en avance à sa façon : s’il pouvait jouer dans les salons de Salzbourg au temps de Mozart, les femmes tomberaient en pâmoison devant tant de modernité. Keith Jarrett serait follement moderne pour une oreille du XVIIIe, à n’en pas douter. Pour l’oreille du début XXIe, il est intemporel : fruit d’une tradition, mais ouvrant sur un futur palpitant (pour lui, ce sera son trio avec Jack Dejohnette et Gary Peacock). Et même si, pour la bonne cause, l’on joue à « et si untel avait vécu à telle époque », remixant « Retour vers le futur » et « Amadeus », cette oeuvre est bel et bien capable à elle seule d’abolir le temps lors de son écoute.

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Jean-Marc Grosdemouge

Keith Jarrett « The Köln Concert », 1 CD (ECM/Universal), 1975

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