La Route du Rock de St Malo, les 12, 13 et 14 août 2005

   Pour ses quinze ans, l’âge dit « ingrat », La Route de Rock n’a pas un bouton sur la figure, ne songe pas à passer le brevet des collèges, mais continue à se goinfrer de musique. Et nous avec. Vieux briscards contre jeunes loups, on a tout vu ou presque, et on distribue les prix d’excellence et les blâmes.

vendredi 12 août 2005

   En début de semaine, je lisais dans « Libé » un article concernant la branche ciné de Sony, qui va être obligée de rembourser certains spectateurs qui sont allés voir des navets produits par le studio. En effet, quand la critique étrillait un film maison, Sony inventait de toute pièce une phrase écrite par un journaliste fantôme, censé travailler pour un petit journal du Connecticut. Quand les critiques ne sont pas bonnes, autant écrire les louanges soi-même. Je repensais à cette histoire cocasse hier, en arrivant à Saint Malo, car la Route du Rock a elle-même été victime d’une journaliste fantôme. Une plume d’un certain journal dont le logo est un losange rouge. La demoiselle s’était fait payer l’hébergement et le voyage pour venir dans la Cité Corsaire, et n’a pas vu beaucoup de concerts. Le problème c’est que dans son papier, ça c’est vu : elle a salué dans son compte-rendu la prestation d’un groupe… qui avait annulé. Ce genre de mésaventure ne risque pas de m’arriver : ce vendredi soir, galvanisé par le plaisir d’avoir quitté Paris (où je viens de me faire voler mon deuxième velo en un an) et d’être dans un festival de rock, un vrai avec de l’herbe par terre qu’on foule avec ses Docs, et des stands de bière partout, j’ai tout vu. Alors ça commence un peu potache avec Art Brut, dont le leader, fine moustache sous le nez, porte une chemise rose clair qui dépasse de son pantalon, et chante en chaussettes (photo ci-dessous). Chante, on devrait plutôt dire harangue. J’en discute avec un confrère et lui confie « j’avais entendu un titre dans l’émission de Lenoir, qui m’avait fait penser à du Franz Ferdinand, mais je n’ai pas reconnu l’ambiance ». « L’album est plus produit » m’assure-t-il. On aurait pu connaître pire comme ouverture. Le set de Alamo Race Track (qui remplacent The Futurheads, qui sont parait-il formidables selon le programme) n’est pas mauvais mais une déplaisante sensation d’impersonnel s’en dégage bien souvent. Vite, la suite avec une reformation. Jamais je n’aurais cru voir sur scène The Wedding Present. A ce train là, peut-être verrai-je un jour Shed Seven (ils ont annulé leur passage à Besançon en 1996) ou The Frank and Walters. Le groupe de David Gedge prodigue une pop anglaise pur sucre, vitaminée et élégante, et ce malgré la voix nasillarde et assez commune du chanteur, qui invitera le public à « rentrer chez lui et créer un groupe », et précisera que Wedding Present ne donne jamais de rappel. Fin de la liste de mariage. Place à New York et à ses environs avec les trois groupes suivants. D’abord les vétérans Yo La Tengo, d’Oboken. Avec eux, ça commence doux, inventif et futé, et puis on se sait pas pourquoi ni comment, mais ça s’emballe sévère (et on aime). On assiste à des combats des larsen (le guitariste fait voltiger son instrument) et on finit sur une dévastation à l’atome : la reprise de « Nuclear war » de Sun Ra. Quand on sait que l’Iran enrichit du plutonium en ce moment, voici un titre d’actualité. Mercury Rev sont aussi des proches de Big Apple, puisqu’ils viennent de la région des Catskills. Si leur set, à goûter sous le ciel étoilé, est plus aproprié au fort de Saint Père qu’à Saint Brieuc (où on les avait vus début juin), leur musique aérienne et grandiloquente frise toujours un peu la caricature. Il s’en faut toujours d’un cheveu pour que l’on reste dans le bon goût. S’ils ne sont pas contre les excès (on a vu leur chanteur s’époumoner) The National ont remué leur petit monde pour finir cette soirée. En voyant le groupe aligner ses merveilles pop, on se dit qu’on tient là l’un des meilleurs groupes live du circuit : ils jouent avec une telle symbiose que c’en est bluffant.

samedi 13 août 2005

   Pour ma première nuit sur place, j’ai plutôt mal dormi dans le camping. Quelqu’un a même tenté de replier ma tente Quechua 2 secondes (49.90 euros) alors que j’étais dedans. Mais rien ne m’empêchera de poursuivre le festival bon pied bon oeil. 18 heures : déjà, les groupies de Robert Smith se pressent aux alentours du fort : ce n’est pas dur de les reconnaître, ils sont maquillés, vétus de noir et certains arborent une tignasse de cheveux crepés. Alors que je rentre de Saint Malo Intra Muros, et que je presse le pas pour rejoindre l’espace presse, j’aperçois une nuée de fans autour de Simon Gallup. Le bassiste de Cure se fait photographier et distribue des autographes. Le Fort de Saint Père était envahi par les Curistes (pas ceux avec le peignoir blanc et le verre d’eau minérale à la main, les autres) et moi, je faisais… ma cure de Dafalgan. M’étant mis quelques comprimés blanc et rouge dans le cornet pour cause de céphalée aigüe, c’est depuis un transat, dans un état plus que second, que j’ai écouté les concerts de The Organ (intéressantes ces nanas) et Colder (interviewé plus tard par une très jolie journaliste de TV Breizh à l’espace presse). Remis sur pied, je m’enfilai une galette saucisse devant le concert de The Raveonettes, un groupe danois qui, lui, ne m’a pas retourné le cerveau. De toute façon, la grande affaire du soir, c’était The Cure. L’actu du groupe de Robert Smith, c’est la réédition deluxe des albums de la trilogie « Seventeen seconds » – « Faith » – « Pornography ». Concert deluxe donc (pas loin de deux heures), mais verdict mitigé. Même si c’est toujours un plaisir de voir ce groupe étendard des années 80 (je ne les avais pas vu depuis les années 90 aux Eurockéennes de Belfort), même si le groupe fait bien parties des quelques rares formations qui ont LEUR son, ce concert très riche en guitare (on aurait aimé quelques parties plus atmosphériques, ou aux sonorités plus froides des débuts), et qui a connu un ou deux ventre mous, est quand même de grande tenue. Surtout quand on sait qu’il est sans enjeu. « Il peut bien dire ’je reviendrai l’année prochaine avec de nouvelles chansons’, tout le monde s’en fout et réclame ’Boys don’t cry’ », me glisse un patron de label. En tout cas, Robert Smith va bien, il s’habille toujours en noir, crèpe ses yeux, peint sa bouche en rouge et ses yeux en noir. C’est qu’on a bien cru qu’on allait porter le deuil de Johnny, nous. Allez savoir pourquoi, le bruit a courru que notre Jojo national était mort. Puis qu’il était dans le coma. Il s’agit sûrement d’une sale blague de mec éméché, qui aura couru dans les rangs de la Route du Rock. Voilà comment nait une rumeur. Ce qui n’est pas une rumeur, c’est que la police est très présente autour du Fort cette année. Du coup, au bar VIP, on se plaint de ne pas trouver de matos. Pas grave, la musique de  !!!, puissante et énergisante, y remédiera. En voyant ce groupe, emmené par un leader en short bleu, propager la bonne humeur avec une musique a rendre jaloux LCD Soundsystem, on se dit qu’on tient bien là l’une des formations foutraques dont Saint Malo a le secret, après Regular Fries, Bentey Rythm Ace, Gonzales et The Avalanches. Allez au lit.

dimanche 14 août

   La nuit fut meilleure, même si ce matin, un homme très en verve a réveillé une bonne partie des campeurs en hurlant : « gagnez votre poids en sperme ». Ce à quoi un homme répondit : « ta gueule, et va te coucher ». Moi qui ne suis pasdu genre à proférer de telles insanités me rendors, et suis réveillé quelques minutes plus tard par… les cris de jouissance d’une jeune anglaise qui prend son pied à quelques mètres de là. Cela ne s’invente pas. Mon dieu, aide-moi, où suis-je tombé ? L’important est d’être en forme la dernière journée de festival. Boom Bip est l’exemple typique du groupe qu’aime programmer la Rock du Rock : ses membres, statiques au possible, délivrent une musique rare. Après un groupe signé chez Lex, sous division de Warp, venait un groupe de chez Warp eux-même : Maximo Park. Parfois, l’attente de la rencontre d’un groupe est meilleure que la rencontre elle-même : on en a tellement entendu parler que finalement ce groupe, fort sympathique et énergiquement rock comme il se doit, nous laisse un peu sur notre faim. On en vient presque à se demander ce qui a pu pousser le celèbre label électronique à sortir de son pré carré. Vinrent ensuite The Polyphonic Spree, épatante chorale du Texas, qui pour une fois n’acouche pas d’un neu neu mais d’une musique qui fort à voir avec celle des Beach Boys. Ses membres arborent tous une tunique bleue azur sur laquel s’affiche un éclair rouge vif. Non, il ne s’agit pas d’une secte genre David Koresh (lui aussi était Texan) ni d’un groupe baba cool. Quand tout le monde est habillé pareil, le spectateur se concentre plus sur la musique, et elle le mérite. Sonic Youth a donné une conférence de presse suivie par de nombreux journalistes (photo ci-contre) avant de montrer sur sène. Le groupe, qui prépare actuellement un album, et sera à la rentrée à Paris à la Cité de la Musique dans le cadre d’un hommage à John Lennon, a toujours autant le goût de la recherche sonore. Donnez un micro à Thurston Moore, puis un gobelet. Vous n’avez pas le temps de le remplir d’eau ou de vin, que le guitariste transforme le plastique en son en malaxant le verre sur le micro. Plus sérieusement, Sonic Youth, qui ne devait pas tourner cet été, et encore moins en Europe, a été invité conjointement par la Route du Rock et par un festival norvégien (ils jouaient la veille à Oslo) et avant de passer quelques jours de vacances dans la région (cadeau des organisateurs pour les décider à faire le voyage), a donné un concert fomidable. Allez savoir pourquoi, quand je les ai vus début juin, à Saint Brieuc, j’étais tout guilleret, et accompagné d’amis. La mélancolie qui me gagne parfois ces derniers temps était bien plus propice pour entrer complètement dans cette musique, pour plonger dans cette distorsion hypnotique. J’écoutais donc Sonic Youth et je me disais qu’on ne comprend rien à ce groupe si on ne voit en eux que cinq personnes qui cherchent à faire du bruit. En fait, la plupart des morceaux sont sous-tendus par une recherche harmonique qui rend cette musique si rare. dès que je pense « harmonie », je pense à Brad Mehldau, car le pianiste américain a une belle façon d’en parler. Et je me dis que, finalement, entre le pianiste de jazz, qui me met parfois le larmes aux yeux et Sonic Youth, qui y parviendrait presque, il n’y a pas tant de différence que cela. Quelque chose opère, un truc magique, qui ne s’explique pas. Ou difficilement. Il est toujours difficile de passer après Sonic Youth. Luke, qui en a fais les frais à Saint Brieuc, le sait bien. Mais Metric s’en sort à merveille. Il faut dire que la chanteuse Emily Haines est une performeuse comme on voit peu. Depuis allez… Björk, on a pas vu de fille aussi mignone et pétillante, bouger comme ça, et s’approprier la scène avec une telle fougue, avec une joie de vivre aussi communicative. Vêtue d’une robe noir super classe et d’escarpins rose, la très sexy Canadienne se roule par terre, donne tout, et peut, lors de la dernière chanson du set, contempler, conquérante, le résultat que sa prestation jouissive a produit sur le public. Elle ne partira pas avant d’avoir invité le public à scnader « thank you Sonic Youth ». Aucun rappel n’a eu lieu, et c’est très suprenant. On aurait dû aller se coucher à ce moment là, pour rester sur l’un des tous meilleurs moments du festival, mais bien qu’on les aie vus lors d’une Black Session pas mémorable, on a revu le groupe électroclash belge Vive La Fête. Oui, c’est béta comme nom, mais la musique de l’ex-dEUS et de sa compagne (voix de Betty Boop sur physique de Barbie), qui chante des bétises comme c’est pas permis, l’est tout autant. Lagerfeld les adore. Oui mais qu’y connait-il en musique ?

   Chacun a rendu sa copie, sauf Daniel Johnston, qui est retourné à l’asile. Résultat du brevet des collèges 2005 dans l’académie de Saint Père : si les forts en thème Sonic Youth (magistraux) et The Cure (qui ont tendance à s’endormir sur leurs lauriers en fin de troisième trimestre) réussissent, tout comme Mercury Rev (de justesse), il faudra aussi compter sur quelques élèves très doués pour la scène : The National, Metric, et !!!. Bienvenue à vous dans la cour des futurs grands. The Polyphonic Spree et les vieux brisacards de Yo La Tengo méritent également des félicitations. Quant à Vive la Fête, nous proposons au groupe de retourner à la maternelle : dans les bacs à sable, ses pitreries feront merveille auprès des 2 à 5 ans. Il pourront chanter cet ode à la galette saucisse, que je vous invite vous aussi à réviser pendant les vacances : « galette saucisse, je t’aime / J’en mangerais des kilos / Dans toute l’Ille et Vilaine / De Rennes à Saint Malo ». Mon intronisation dans la confrérie de la saucisse de Morteau, risque fort d’être ajournée par cette prise de position osée en faveur de la saucisse bretonne, mais j’assume. Et ma foi, qu’on ne dise pas au Comtois que je suis qu’il s’est rendu.

Jean-Marc Grosdemouge

 

 

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