Le gang de Keren Ann et Bardi

La française Keren Ann Zeidel et l’islandais Bardi Johanson sont deux artistes prolifiques : ils signent chacun un album solo et signent ensemble le duo Lady and Bird, deux êtres qui s’emparent de leurs corps pour signer un album en forme de comptine rêveuse. Donc l’équation 1+1=3 est vérifiée, CQFD.

109620-gfKeren Ann « Not going anywhere » 

Pour son troisième album, Keren Ann, née en Israel, ayant vécu aux Pays Bas avant d’atterrir en France s’offre une nouvelle escale : le pays des songwriters. Ses chansons dépouillées dans la forme (mais pas dans le fond : belles mélodies, ambiances savoureuses) sont parfois des adaptations de chansons de son album « La disparition » (« End of may » est la version anglaise du « sable mouvant »). Elles ont un arrière-gout de flower power : « Road bin » évoque les années 70 et des groupes tels America ou The Mamas and Papas. A l’heure du « flower power », miss Zeidel jouait encore dans son parc, mais devenue une grande fille (qui continue à rêver, qu’on en juge avec Lady and Bird) elle s’essaie à en capter l’esprit. Et ce n’est pas pour s’amuser, « pour du beurre ». Elle est très convaincante. Avec « Right here, right now », elle prouve qu’avec un piano, quelques cordes, et une joli filet de voix, on peut signer une parfaite chanson pop. Les cuivres s’invitent parfois (« Polly », « Spanish song bird ») pour donner encore un peu plus de rondeur à ces titres graciles. Même s’il réalise l’album, Benjamin Biolay ne signe que cinq musiques avec Keren Ann, qui offre aussi sur cet album ses propres compositions, et propose un duo avec Bardi Johanson (« Ending song » et ses harmonies vocales stupéfiantes).

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téléchargementBang Gang « Something wrong » 

Le temps de dire au revoir à Bardi sur l’album de Keren Ann, et on le retrouve sous son nom de code perso, Bang Gang, et une pochette rendue sensuelle par la prsence d’une femme brune, nue, et de dos. Renseignement pris dans les notes de pochette, il ne s’agit pas d’un featuring visuel de Keren Ann comme échange de bons procédés suite à la dite « Ending song ». Si elle lui rend la pareille, c’est en jouant et en chantant (« Forward and reverse ») que Keren Ann fait preuve de politesse. Elle n’est pas la seule voix invitée : Esther Talia Casey, Phoebe Tolmer et Daniel Agust Harldsson (ancien chanteur de Gus Gus) sont aussi de la partie sur cet album au son riche, ample, un peu spectorien parfois, précieux et raffiné toujours. Ce n’est donc pas un hasard si Bang Gang reprend la chanson « Stop in the name of love », popularisée par les Supremes (le groupe de Diana Ross), mais aussi… par Cloclo. Cette reprise d’un groupe siglé Motown (le label mythique fondé à Detroit par Berry Gordy) est une référence explicite à un « âge d’or » de la production musicale black. Le très soul « Contreoverse » featuring Nicolette vient aussi nous en convaincre. Mais comme d’autres scandinaves, Kings of Convenience, Johanson (Bardi, pas Jay Jay) a aussi Simon & Garfunkel en ligne de mire : en témoigne « Everything is gone », dont la production évoque « The sound of silence ». Entre électronique contemplative et pop soyeuse, bienvenue dans l’éther. Les caresses, donc. Pas la brutalité du gang bang.

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51b2-0lxT5LLady and Bird « Lady and Bird »

En écoutant les albums respectifs de Keren Ann et Bardi, et les collaborations auxquelles ils se sont livrés, on se dit que ces deux-là avaient tout pour se rencontrer. On en a la preuve éclatante avec cette histoire de Lady et Bird, dûment chapitrée, avec des chansons sur lesquelles les harmonies vocales entre elle et lui laissent le plus souvent rêveur. C’est là le parfait disque à écouter avant de fermer les yeux pour rejoindre Morphée. Mais délaissons la déesse du sommeil pour nous intéresser aux instigateurs de cet album suprenant. Officiellement, deux êtres, « Lady » et « Bird », ont pris possession des corps de Keren Ann et Bardi. Ne leur demandez donc pas des nouvelles de ces artistes. « Nous ne les connaissons pas, nous avons juste pris leur enveloppe corporelle et ne ne pouvons pas parler en leur nom » répond Lady derrière ses lunettes noires. Sachez donc que Lady (qui a un joli tatouage bleu cobalt à la cheville gauche) et Bird sont deux enfants qui refusent de grandir parce que les grands sont méchants, qui vivent dans leur bulle, et que les chansons qu’ils ont enregistrés, coachés par leur ami (imaginaire ?) Shepard sont le témoignage de leur ancienne vie. S’ils reprennent « Stephanie Says » du Velvet Underground, c’est parce que la dernière phrase dit « it’s so cold in Alaska » (« il fait si froid en Alaska »). Cet album a été enregistré à Paris, Bruxelles, mais aussi Reykjavik et à Sudavik. Ils ont, paraît-il, atteri dans ces différents studios. Comment ? Ils ne le savent plus. Quant à « Suicide is painless », elle finit par « and you can do the same thing if you please ». « Tu peux faire pareil si tu veux » : certainement une adresse à tous leurs confrères artistes englués dans leurs minables plans de carrière.

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Jean-Marc Grosdemouge

Keren Ann « Not going anywhere », 1 CD (Capitol/EMI), 2003

Bang Gang « Something wrong », 1 CD (Recall), 2003

Lady and Bird « Lady and Bird », 1 CD (Capitol/Labels), 2003

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