Léo Ferré "Poètes, vos papiers !"

ferré poetes   En 1989, une seule chose ou presque court sur toutes les lèvres : le Bicentenaire de la Révolution Française. Sa révolution, il y a longtemps que Ferré, le vieux lion à crinière blanche, l’a faite, en quittant le label Barclay (désormais intégré à la major PolyGram, propriété de la firme néerlandaise Philips), pour la maison EPM, où il enregistrera tous ses albums jusqu’à sa mort, un certain 14 juillet 1993.

   Le label Barclay sort cette année-là une rétrospective de ses chansons de 1960 à 1974. Plutôt que de ressortir chaque album, le label « éditorialise » la chose, en créant des volumes. Ainsi, le disque qui nous intéresse n’est pas un  album orginal, mais le volume 6 du coffret « Avec le temps », consacré aux titres des années 1969 et 1970.

   En 1968, les événements sociaux du mois de mai ont permis au chanteur, déjà bien avancé en âge et pas encore connu du grand public, d’éclater au grand jour. La France se cherche socialement, il y a de la tension dans l’air, et son franc parler (« Madame la misère ») trouve un écho fort dans la population. Un titre est sur toutes les ondes : « C’est extra ». Paradoxe : le titre qui révèle Ferré au grand public est un peu un O.V.N.I. dans la carrière du chanteur, plus habitué aux titres plus engagés poétiquement et moins faciles d’accès (« A toi », « Le crachat », « La mémoire et la mer », « La nuit »).

   Afin de solder les comptes avec mai 1968, qui a créé bien des espérances (« L’été 68 » est ses « ça ira »), mais qui a déçu Ferré, il écrit « Paris je ne t’aime plus ». En effet, les Français, abrutis par la « téléfaction », ont, dit-il, pris l’habitude d’être à genoux. Ils sont allé voter massivement pour le retour à l’ordre, et Ferré regrette le « Paris de Cohn Bendit ». Il n’aime plus Paris depuis que l’ordre est revenu au Quartier Latin, depuis que Billancourt recommence à désespérér.

   Dans ses chansons, Leo Ferré s’en prend également à la dégénerescence de la littérature française : « Poètes vos papiers » fustige les « bipèdes volupteurs de lyres » qui ont « bu du Waterman », « bouffé tout Littré », qui « refoulent du goulot de la syntaxe » et font dans la « poétique libérée ». « Poète, prends ton vers et fous-lui une trempe » préconise-t-il au contraire.

   Côté privé, Ferré a vécu durement la mort de Pépée, sa gueunon domestiquée. Pépée, celle qui « avait les mains comme des raquettes », des fleurs dans sa barbiche, et des oreilles comme celles de Gainsbourg. Pépée a été assassinée par la compagne de Ferré, et celui-ci compose pour Pépée la plus belle chanson qu’on ait enregistrée pour un primate. Côté public, ce disque est un instantané saisissant de la fin des années 60 : l’enterrement des yéyés vient de commencer (« L’idole ») et les moeurs restent toujours aussi corsetées. « Petite » est une chanson qu’un homme adresse à une jeune fille : « tu reviendras me voir bientôt (…) quand sous ta robe il n’y aura plus le Code pénal ».

   Outre une capacité extraordinaire à capter l’air du temps, Ferré est un excellent mélodiste, et ses chansons, enregistrées avec des orchestres de cordes et de cuivres, sont en tout point majestueuses. L’écoute de ce disque ne peut que donner envie de découvrir le reste de la discographie du chanteur (qui a également publié chez Chant du Monde, Columbia/Odeon, et EPM). Il faut en effet poursuivre la découverte par l’écoute des albums où Ferré met en musique les poètes : Baudelaire, Aragon, Verlaine, Rimbaud et Appolinaire (« La chanson du Mal-Aimé »). Car l’anarchiste le plus célèbre et le plus talentueux de France fut en son temps l’un des plus grands « passeurs de culture », et reste pour les jeunes générations une belle invitation à se plonger dans les plus beaux textes poétiques de la langue française.

Jean-Marc Grosdemouge

Léo Ferré « Poètes, vos papiers ! », 1 CD (Barclay/Universal), 1989

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