Les plaisirs ambigus d'Alexandre Varlet

   Lorsqu’on rencontre Alexandre Varlet, « plaisir » et « ambiguïté » sont les mots les plus employés dans la conversation. Varlet, auteur-compositeur de vingt-huit ans, découvert en jeune homme fragile avec « Naïf comme le couteau », explore avec « Dragueuse de fond » la sensualité et les mots crus.

varlet   Ce que le rochellais va chercher au fond des mots, il le met en lumière dans des chansons impeccables dans la forme (trois minutes de musique caressante) et dans le fond (des mots sculptés et à double-tranchant). Ayant survécu artistiquement à la faillite de son label, à l’issue de laquelle son contrat d’artiste lui a été rendu, Varlet n’est plus naïf comme le couteau. Il est même de plus en plus aiguisé. Sur son nouvel album, il pique avec les mots. En un mot comme en cent, il drague le fond et la forme.

Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge.

Epiphanies : Ton premier album est un peu mort-né à cause de la faillite de ton premier label. Tu aurais pu ne jamais t’en remettre artistiquement. Es-tu comme ces gens qui sont passés près de la mort et en tirent une manière de vivre joyeuse ?

Alexandre Varlet : Question troublante. Avant l’épisode du premier album et la rupture de contrat, j’ai eu un très grave accident dans ma vie, en 92. J’ai vécu une mort clinique, et j’ai ressuscité. Dans tous ces moments-là, à l’hôpital, je me suis dit que je n’avais plus le droit de me plaindre après ça. Mais ça ne marche jamais. Avec cet incident de maison de disque, qui m’a bien violenté, j’aurais pu sortir beaucoup plus conquérant et plus libre dans ma tête. Mais ce précédent clinique ne m’a jamais soulagé, non. Je crois que ça ne fait que me rendre plus inquiet, en fait.

Ta décision de te lancer dans la chanson est liée à cet accident ?

Non. Très tôt, dans ma vie de garçon, j’ai développé beaucoup de fantasmes, liés à une vie différente, une vie singulière. Ça passait par l’exposition : j’étais fasciné par les chanteurs à l’époque du Top 50. Je chantais, je les imitais devant ma glace. Très très tôt, j’ai voulu faire ça, c’est en moi. Je me rêvais vedette. Ça peut paraître dingue. Je voulais échapper à une certaine forme de pression. Je n’ai jamais aimé l’école, par exemple. J’étais bon élève, mais l’école générait un stress énorme chez moi, donc je rêvais : je rêvais de chanter, d’être reconnu dans la rue. Je me suis forgé une vie particulière.

Pour vivre cette « vie particulière », tu voulais quitter La Rochelle ?

C’était plus marqué quand j’étais tout jeune. Après le bac, il y avait une réalité : faire des études, et je crois que j’avais toujours l’envie d’essayer de devenir quelqu’un, mais je ne m’étais jamais donné les moyens de réussir donc je suis parti à Poitiers pour étudier. Ceci étant, j’ai toujours écrit des chansons en parallèle. C’est sous l’impulsion d’amis qui me conseillaient d’enregistrer une maquette, que je me suis lancé à faire une cassette. Après, ça a été assez fulgurant, assez dingue.

Ton premier album sort en 98 et connait un grand succès critique… Mais le succès public a été stoppé net lorsque le label a cessé son activité et ne pouvait plus presser le disque ?

Le disque est sorti en juin, et en septembre, alors qu’on devait tourner le clip, tout s’arrête : on me rend mon contrat, donc le disque n’est plus dans les bacs. J’ai quand même réussi à en vendre 7000 en deux ou trois mois, mais après, il n’y en avait plus. Malgré tout, je faisais beaucoup de concerts grâce à l’Olympic, mais on ne trouvait plus mes disques. Donc c’était extrêmement violent.

Aujourd’hui, tu te dis que si ça ne s’était pas passé comme ça, tu serais peut-être monté à 100 000 exemplaires vendus ?

Je ne sais pas… Je pourrais être extrêmement en colère, mais je ne suis pas revanchard (NDR : Alexandre a resigné chez BMG pour son deuxième album). Ce n’est pas le fait d’avoir vendu 7000 disques alors que j’aurais pu en vendre beaucoup plus qui me fout les boules, c’est que ça a failli mettre en l’air mon confort quotidien. Entre le premier et le second disque, il y eu des moments vraiment durs où j’ai pété les plombs. Je n’arrivais plus à rêver et à y croire, je ne prenais plus de plaisir. J’ai fini par être malheureux. C’est ça plutôt qui me mettrait en colère.

Tu as dit à ce sujet : « Il y a des moments où j’étais mon propre ennemi. »

Oui, vraiment, parce que j’avais envie de faire un nouveau disque, mais que personne ne m’aidait à le faire. Je n’avais pas les moyens de le faire, donc j’ai fini par me dire que j’avais peut-être tort, que je me plantais peut-être, que je faisais de la merde, que je n’avais aucun avenir. Je suis entré dans une logique où je me faisais mal tout seul : j’avais des idées fixes, j’étais malheureux, car je n’avais plus confiance en moi. Et on sait que tout part de soi pour faire les choses. Il faut être habité, avoir envie. Je n’avais plus envie.

A quel moment as-tu retrouvé l’espoir et as-tu eu la possibilité matérielle d’enregistrer ?

J’ai toujours été soutenu par mon tourneur, l’Olympic, qui m’a permis d’exister entre les deux albums. J’ai fait pas mal de dates en premières parties (ça m’a permis de rencontrer M) ou de petites salles. J’ai pu valider des étapes ; il y a eu un peu de presse grâce à ces concerts. Ils m’ont toujours tenu par le cou pour m’empêcher de couler complètement. Le bon moment, ça a été quand j’ai rencontré Kenneth Ploquin, fin 2000. C’est lui qui a enregistré l’album et était prêt à le coproduire. Ça a fait boule de neige avec L’Olympic et le Théâtre de Mâcon, qui sont aussi coproducteurs de « Dragueuse de fond ». Entre 1998 et fin 2000, j’ai dû faire jusqu’à cent vingt dates, donc je continuais à avoir une actualité.

Ceux qui viennent te voir sur scène peuvent se rendre compte que tu as quatre ans d’expérience dans ce domaine, et pas six mois.

Il y a un passif (sic), et aujourd’hui une envie que tous ces instants me servent. Ce moment, je l’ai tellement attendu que je prends du plaisir.

Sur scène, on s’attend à quelqu’un de posé, et tu bouges énormément. On a a des mouvements saccadé. Cela donne l’impression que tu exprimes une tension intérieure, que tu bouillonnes.

Oui, c’est extrémement électrique ; ça fait partie de mon plaisir d’incarner les chansons. Je pourrais les jouer assis sur un tabouret, ne pas parler entre les chansons, mais a fortiori en solo et dans une petite salle (NDR : »Les lundis d’Alexandre Varlet » ont lieu au Cinéthéâtre), il faut que tout concourre au spectacle. Sinon, ça devient vite ennuyeux, ou soporifique. Ou mélancolique. Ca peut être un peu mélancolique, mais ce n’est pas que ça. Bouger sur scène est l’expression de ce qu’il y a dans mes chansons, à savoir une certaine noirceur, mais du second degré aussi. Ce n’est jamais univoque. Sans être complexe, c’est ambigü. C’est humain, au fond. Quand je chante, c’est assez physique : ça part de bas…

On dirait que ça part des jambes ? Comme les rockeurs d’autrefois…

Oui, j’aime bien l’idée. Un peu à la Elvis ?

Oui. On a l’impression que si tu pouvais, tu te roulerais pas terre comme Johnny dans les années 60…

Ça me plairait, mais j’ai peur de tomber dans la caricature ou la pose. Rien de ce qui se passe sur scène n’est écrit.

Dis-moi si je me trompe. Sur « Dragueuse de fond », les premières notes et la rythmique du premier morceau, « Le Q dans la coquille », ressemblent à celles de « L’hôtel aux étoiles nombreuses », qui ouvrait « Naïf comme le couteau. »

Peut-être. C’est un hasard. « L’hôtel aux étoiles nombreuses » c’est… (il fredonne) et « Le Q dans la coquille » c’est (il fredonne) … très juste.

Je me suis demandé si ce n’était pas un clin d’oeil, du genre « je reviens, et je fais un album qui commence comme le précédent. »

Les clins d’oeil, c’est inconscient. Mais il y en a : la reprise de « Chanson à tuer » de Jeanne Moreau, il y a un couteau (NDR : le refrain de cette chanson de Norge dit « plantez ce couteau minette »). C’est le couteau du titre du premier album.

Sur scène, tu racontes que tu as rencontré Jeanne Moreau, mais comme tu blagues à ce sujet, on ne sait plus à quoi s’en tenir. C’est inventé ?

Non, non. Absolument pas. C’est vraiment vrai (sic). J’ai rencontré Jeanne Moreau à Bruxelles lors d’une soirée-hommage. Elle a même parlé de moi chez Drucker l’autre jour.

Je ne regarde plus Drucker. Je suis sevré.

Malheureux !!! (rire) Cette rencontre avec Jeanne Moreau est vraie, mais j’aime bien ce trouble, l’idée qu’on puisse ne pas savoir au fond, si c’est du jeu ou pas. Je crois que tout mon discours extra-musical sur scène est asssez ambigü. On ne sait pas si c’est du lard ou du cochon. Rien n’est écrit, je vais à l’aveuglette. J’aime bien l’ambiguité, qu’on ne sache pas si ce que je dis est inquiétant ou pas.

Cette ambiguùîté, on la retrouve dans l’album. Il faut toujours aller chercher le double sens. « Le Q dans la coquille », par exemple : si l’on enlève la lettre Q dans le mot « coquille », ça donne « couille. »

Il y a possibilité de s’amuser avec les textes, mais aussi de l’apréhender dans son plus simple appareil : le lire et le prendre tel quel. Mes chansons, racontent des histoires, mais il y a aussi pleines d’autres choses : cynisme, humour. C’est particulièrement lisible sur scène, surtout entre les chansons.

Même sur l’album. Quand tu dis « Q » on pense « cul » et si l’on enlève la lettre « Q » à coquille, ça donne « couille. » Mais tu ne le dis pas : c’est à l’auditeur d’imaginer. Tu mets dans sa tête des mots sans les prononcer toi-même.

C’est mon jeu, mon plaisir à écrire. Quand j’écris une chanson, j’ai besoin de m’amuser. Je désarticule un mot, je le malaxe.

Qu’est-ce que tu as voulu dire sur cet album ?

AV : Je ne sais jamais ce que je vais dire sur un album. Par contre, j’ai envie d’atmosphères, d’univers, de sensations. Là, je voulais un disque enveloppant, enivrant, nocturne. Chaud et sensuel. C’étaient les mots-phares pour ce disque-là. Quand j’écris, un texte, je ne sais jamais si je vais parler d’un café ou de Lisbonne. C’est un hasard. Je brode une histoire autour d’un premier mot. Toutes mes chansons racontent une histoire, elles ont tout un sens. En même temps, on peut se satisfaire, et ça me va très bien, d’un mot-phare ou d’une formule.

Il n’y a pas de procédé narratif classique chez toi. Tu procèdes beaucoup par formule-choc. Des associations d’idées qui frappent : chez toi, il n’est pas question de la langue dans chat trempée dans du thé, c’est « espèce de chien, t’as trempé ta langue dans mon thé. »

Je suis content que tu aies vu ça, parce que c’est vraiment ce à quoi je pensais. C’est absolument ça : la langue de chat. Le mot est un sens, c’est aussi une rythme et une mélodie. Mes textes sont lisibles de plein de manières possibles en fait. Une journaliste m’a dit qu’à la première écoute de l’album, elle croyait que je chantais dans une langue étrangère. C’est troublant.

Sur les refrains, tu fais souvent des vocalises qui n’appartienent qu’à toi. Cela vient d’où ?

Plus jeune, j’écoutais de la new-wave. Je compose guitare-voix et quand j’étais gamin, pour retranscrire des sensations inquiétantes comme celles de la cold-wave, il fallait que je fasse des manières avec ma voix, des choses un peu tribales. Ou sophistiquer mon jeu de guitare pour élargir la palette, que ce ne soit pas une chanson ringuarde, folk, mais quelque chose d’ambigû, dont on ne sait plus si c’est du folk ou du rock. Souvent, quand je chante comme ça, c’est pour simuler un instrument ou pour donner une couleur en plus.

C’est ton hommage à Dead Can Dance ?

C’est absolument ça ! Je les écoute toujours. Sur « Des Inepties » (NDR : sur son premier album), quand je fredonne du franglais à la fin du morceau, c’est un hommage que je leur rends.

Sur ton premier album, on avait affaire à un jeune homme sensible, et sur le deuxième, ce sont des textes aux mots crus, les sentiments sont ambigûs. On dirait que tu as parcouru en deux albums le chemin que Dominique A en parcouru en dix ans.

Cette histoire de maison de disque et tout l’impact que ça a eu sur ma vie d’homme a totalement accéléré un mécanisme… (il hésite) … ça a tout accéléré au fond. Grosso modo, j’étais le même à l’époque du premier album, mais il y avait une forme de réserve, de politesse. La peur de choquer peut-être. Là, j’ai décidé d’appeler un cochon un cochon : quand je dis « qui ne rêve pas de crouler sous le poids d’infinies salopes ? », c’est vrai, parfois, tu rêves de pétasses. Je ne vais pas écrire autre chose. C’est là qu’il y a du cru, du frontal, c’est vrai. Je crois aussi que mes valeurs ont changé, elles ont glissé, se sont transformées. Je veux que chaque disque soit une nouvelle étape franchie. Pour qu’un dique nouveau ait un sens, il faut apporter quelque chose en plus, il faut une évolution du travail de l’artiste. C’est un peu nos vies d’hommes. On se construit avec les claques dans la gueule, les bonheurs…

Est-ce que tu penses que dans la vie, les échecs servent plus que le succès ?

C’est beaucoup plus dur de se remettre en cause sous le poids d’une réussite. C’est simple de bouleverser son fonctionnement de pensée quand on prend une claque dans la gueule.

Pourquoi ?

Parce que le succès te conforte, il va dans ton sens. L’échec non. Il peut exprimer le fait que tu n’as pas exprimé le bon truc, que tu es peut-être « has been ». Je ne connais pas vraiment le succès. L’échec, d’une certaine façon, je le connais, et ça fait réfléchir. Moi, ça m’a transformé.

Comment vois-tu l’avenir ?

J’essaie de garder une distance avec tout ce qui se passe. La priorité, c’est le plaisir que je prends dans ce que je fais. Je fais en sorte que ma vie de chanteur ne pollue pas ma vie, ma vie à côté.

Alexandre Varlet « Dragueuse de fond », 1 CD (BMG), 2003.

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