Manu Katché "Neighbourhood"

     Manu Katché chez ECM. On le connaissait déjà en sideman (chez Jan Garbarek par exemple, avec qui il enregistre depuis l’album « I took up the runes » en 1990), mais en leader, voilà qui a de quoi surprendre. Surtout que ces derniers temps, Manu, qu’on a vu derrière les fûts chez Peter Gabriel, Sting ou Stephan Eicher et même sur la bande originale d’ »Un indien dans la ville » (dans le trio qui comportait aussi Geoffrey Oryema et Tonton David), s’est fait connaître comme juré dans l’émission de télévision « A la recherche de la nouvelle star ».

téléchargement   Cette participation au radio-crochet moderne, il l’assume, sans cynisme : appelé pour ses compétences en matière de musique et son franc-parler, Manu n’a rien rogné de ses exigences : on se souvient de sa remarque sur les « daubes » que les candidats étaient, selon lui, obligés de chanter. « Je suis cash, pas très langue de bois« , martèle-t-il, sourire en coin. A 47 ans (on veut avoir bien sa tête quand on aura nous-mêmes atteint cet âge), Manu se délecte de jouer les enfants terribles dans un milieu feutré : « il y a toujours des détracteurs, mais ils ne me l’ont jamais dit en face » assure-t-il. S’il refuse le terme de jazz pour sa musique (après tout, on ne peut pas le contredire puisque ECM, qui signifie Editions of Contemporary Music est finalement un label de musiques improvisées et actuelles), il se dit content de savoir qu’un jour, peut être, grâce à son passage sur M6 à une heure de grande écoute, un gamin découvrira, sous son nom, qu’il existe autre chose en musique que les stars formatées dont M6 diffuse les clips.

   « Sur le plateau de l’émission, confie-t-il, j’apportais un ghettoblaster et des CD lors des répétitions, l’après-midi. Je passais des CD de Coltrane. Certaines personnes de la prod’, qui n’ont pas une immense culture musicale, venaient prendre les références du disque. Je n’ai pas d’états d’âme. Je suis comme les Anglo-Saxons : je fais quelque chose, j’essaie de trouver toutes les fenêtres qui me permettent de le montrer le mieux possible. Aujourd’hui, les armes médiatique, c’est le Net, la télévision, la presse écrite, la radio, eh bien il faut le faire. Je ne dis pas de faire le pitre, mais dès l’instant où on peut parler de ce qu’on fait en étant écouté, il faut y aller.« 

   S’il avait été le « requin de studio » que certains voient en lui, Katché aurait ouvert son carnet d’adresses pour appeler toutes les stars auprès de qui il a travaillé. Il a, au contraire, pris le risque de casser son image dans un télé crochet (« à la télé, on laisse toujours parler les chanteurs ou les producteurs, jamais les musiciens et c’est bien qu’avec la carrière que j’ai eu, on considère que j’ai des choses à dire ») tout en choisissant d’enregistrer un disque qui n’a rien d’une compilations de collaborations de stars. « On laisse encore moins parler les musiciens dits ’de jazz’. Quand je vais chez Fogiel pour ’vendre’ une date de concert qui se déroule dans un petit festival parisien de jazz, c’est du jamais vu. Donc super ! Tout à coup, tu as des retours, les gens te disent ’je suis venu parce que je vous ai vu à l’émission de Fogiel’. C’est une personne qui, sans ça, ne serait jamais venue ! »

   Comment cette participation a-t-elle été acceptée du côté de chez ECM, label qu’on imaginerait volontiers janséniste (pochettes abstraites, musique non commerciale, exigences artistiques poussées à l’extrême) ? Sans problème, assure le batteur : « j’en ai parlé à Manfred (Eicher, fondateur du label et producteur artistique de tous les albums et que Manu appelle par son prénom). Je lui ai dit ’si on sort l’album et que je suis entre deux saisons d’ »A la recherche de la nouvelle star », on pourra en parler, c’est un autre public’. Et il le sait« .

   Cet album, justement, Manu le porte en lui depuis des mois : Cela faisait un petit moment que je voulais faire un disque. J’en ai parlé à Manfred mais il ne peut pas s’occuper de tout le monde en même temps ». Entre le moment où l’idée a germé et l’entrée au studio Rainbow à Oslo, Manu a pris le temps de composer ses titres (avant de jouer de la batterie, il a commencé au piano) et de réunir les musiciens-« voisins » de ce disque, différent du personnel de Tendances, son groupe habituel avec lequel il se produit dans des petites salles à longueur d’année. Katché a réuni autour de lui Tomasz Stanko à la trompette, Marcin Wasilewski au piano et Slavomir Kurkiewicz à la contrebasse, tous des artistes maison. Quant à Jan Garbarek (l’un des artistes les plus connus du label, et musicien mondialement réputé) Katché assure n’avoir pas eu le moindre trac à se comporter en leader avec le saxophoniste norvégien, puisqu’il n’eut pas à le faire. Les deux hommes, qui ont beaucoup enregistré ensemble, se connaissent en effet parfaitement en studio.

   Le registre de ce deuxième disque solo est différent de celui de « It’s about time », sorti en 1991. Katché évite soigneusement toute démonstration de force, de virtuosité gratuite aussi vaine que prétentieuse, préférant faire un usage régulier et délicat de ses cymbales splash, et accompagne doucement les circonvolutions mélodiques veloutées de son groupe. Katché voit sa musique comme un support pour rêver, s’évader, partir ailleurs. Il a choisi la bonne compagnie aérienne : les vols chez ECM , qu’on se le dise, sont sans embûches, et les trous d’air, très rares. Quand, dans les petits bureaux d’ECM France (deux pièces au sein du gros immeuble d’Universal, à deux pas du Panthéon), je lui glisse qu’à seize ans, quand il donnait des baguettes sur « Engelberg », je me mettais à la batterie, et que j’appréciais autant sa frappe efficace (réécoutez l’intro de « All this time » de Sting) que le fait que son jeu n’en met pas « plein la vue » à tout le monde, Manu se contente de sourire, satisfait. Car son idée à lui de la musique, c’est la transmission du savoir et la partage de la passion.

   Pari réussi : « Neighbourhood » est un album tout à fait eicherien (Manfred, pas Stephan) qui ravira les passionnés d’ECM, ceux qui achètent les disques du label sur la seul foi de ces trois lettres. Mais si jamais quelque adolescent croyant entendre un album de musique « facile » ou « commerciale » l’écoute parce qu’il y a vu le nom de Katché, il a de grandes chances d’avoir un choc esthétique. Et culturel. Normal : après tout, si Katché, avec une démarche qu’on sent profondément sincère, se joue des clivages entre exposition grand public et intégrité, c’est que la percussion est un langage qui se joue des mots. Et donc des barrières.

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Jean-Marc Grosdemouge

Manu Katché « Neighbourhood », 1 CD (ECM/Universal), 2005

photo : Gildas Boclé/ECM Records

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