Marcio Faraco, exilé poétique

   Né à Alegrete, le guitariste et chanteur Marcio Faraco a choisi l’exil « poétique » il y a quelques années. Dans son pays natal, le Brésil, il n’y a pas de place pour ceux qui ne font pas de musique à danser. Heureusement, la France a su accueillir Marcio, comme elle le fit auparavant avec Caetano Veloso. Aujourd’hui, Marcio se produit même dans un des hauts lieux du cinéma français : le mythique Hôtel du Nord, quai de Jemmapes, au bord du canal Saint-Martin et des ses écluses. En compagnie d’un deuxième guitariste, il propose son répertoire, fait de chansons mélancoliques. Sur son album « Interior », l’instrumentation est moins dépouillée, sauf que… Marcio nous y réserve une surprise acoustique.

Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Quellss sont les raisons qui t’ont amené à quitter le Brésil il y a douze ans ?

Marcio Faraco : Ce n’est pas un exil politique ou économique, je l’ai fait parce que je ne trouvais pas de maison de disques chez moi. C’est étrange mais le meilleur endroit pour faire de la musique brésilienne, c’est hors du Brésil. les musiciens qui veulent faire ça de manière sérieuse – trouver la bonne note pour le mot juste, ce genre de choses, ces musiciens-là sont écartés et deviennent misérables. Ils n’arrivent pas à faire leur musique. La musique brésilienne va très bien, mais les musiciens vont très mal : pour vivre, ils doivent faire plusieurs choses. Un compositeur comme Guinga, que je considère comme l’un des meilleurs, doit être dentiste pour vivre et pour continuer à faire une musique de qualité. Sinon, il faut faire de la musique populaire qui ne dit rien et qui ne prend pas longtemps à faire. J’ai étudié le droit, et comme je ne voulais pas être avocat à côté, j’ai quitté le Brésil pour faire de la musique.

Qu’as-tu fait, alors ?

D’abord, je suis arrivé dans le Sud, parce que ma femme avait une maison là bas. Je bossais sur la Côte d’Azur, dans les fêtes à Saint-Tropez. On ne faisait pas de la musique, on vendait de la joie. Etrange, hein ? On était là pour la joie, je ne sais pas trop ce qu’on faisait.

Une sorte de carte postale brésilienne ?

Oui. On m’appelait en disant « viens jouer, mais surtout viens habillé en brésilien. »

C’est quoi, « habillé en brésilien » ?

Je ne sais pas, moi ! (rire) Pour eux, ce devait être des choses colorées, des perroquets sur la chemise, des bananes sur la tête… J’ai vendu cette image pour pouvoir vivre. Sur le dernier album, j’ai fait une chanson qui est un mea culpa : je suis conscient de ce que j’ai fait. J’étais fatigué de cette histoire. Mais c’est sur la Côté d’Azur que j’ai rencontré Didier Sustrac. C’était une vraie occasion de faire vraiment de la musique. Parce que je continuais à écrire des chansons de mon côté, mais je ne les jouais pas dans les fêtes où j’étais engagé. C’eut été immoral. Je menais une double vie.

Tu as même dit que cela t’aurait semblé « pornographique » de jouer tes propres chansons dans les fêtes ?

Ce n’était pas le contexte. On peut se fatiguer de jouer une chanson si on la joue là où il ne faut pas. On n’arrive plus à retrouver le sentiment original de l’histoire. Et je ne voulais pas les utiliser pour amener de la joie seulement, elles sont beaucoup plus profondes que ça. Je ne me prends pas pour un génie, mais ce sont des chansons sensibles, je ne pouvais pas les présenter comme ça…

C’est important d’être face à un public attentif ?

Ou au moins un public qui écoute. Dans une fête tropézienne, ce n’est pas le cas… Une fois, j’ai vu une homme passer devant les musiciens et faire la réflexion « ah ? il y avait un orchestre ? »

La deuxième rencontre importante, c’est celle avec Chico Buarque… Elle a eu lieu sur le plateau de l’émission « Taratata » ?

Avec mon travail pour Didier Sustrac, tout le monde m’a connu comme guitariste. Un collaborateur de Didier m’a appelé pour me proposer de jouer avec Chico dans cette émission. J’ai refusé, parce que… (hésitant) je le considérais – et je considère toujours Chico Buarque, comme un dieu. Et je ne voulais pas être à côté de dieu. C’était pas par peur de ne pas pouvoir jouer avec lui, c’était plus personnel… J’ai tout fait pour ne pas faire cette émission. J’ai même demandé à ce que mon cachet augmente… Et la personne qui gérait ça a accepté ! (rire) Il fallait bien que je le fasse, quand même. Et je ne le regrette pas, car j’ai rencontré quelqu’un très à l’écoute, sensible, gentil. Un copain, avec qui je joue au foot. Mais je ne me suis pas dévoilé tout de suite à Chico Buarque comme compositeur, je ne voulais pas profiter de la situation. J’ai attendu longtemps pour le lui dire. Il a été très sincère et m’a dit « maintenant qu’on se connaît, comment je vais te le dire si c’est mauvais ? »J’ai répondu que pour moi, son opinion était très chère. Je lui ai donné un enregistrement : « prends-le, écoute, et dis-moi simplement ce que tu en penses. » Il est parti avec un CD de trente chansons. Il m’a appelé de Rio et m’a félicité. Pour la première fois, je lui ai demandé quelque chose.Je lui ai dit « aide-moi. Je ne suis personne. Mon père est musicien, mais pas connu. Il faut m’aider à être entendu. » Parce que la première chose pour un musicien, c’est d’arriver à être entendu : dans les maisons de disques, cent disques arrivent chaque jour, pourquoi prendre le mien ? Chico Buarque est allé démarcher lui-même les maisons de disques à Rio. Je ne l’oublierai jamais. mais personne n’en a voulu. Il m’a conseillé de le sortir en indépendant. Je lui ai demandé s’il accepterait de chanter et il a accepté. Sa présence sur la démo a comme une lumière clignotante : les gens se sont dit « écoutons celui-là, puisque Chico lui donne son crédit. »

Ce fut le sésame ?

Ils m’ont signé parce que les chansons étaient bonnes, mais ils ont écouté parce que Chico était là.

Tu es timide ?

Oui, c’est pour ça que je parle beaucoup. (sourire) Mais sur scène, je suis extraverti. Chico Buarque est encore plus timide que moi : il n’arrive même pas à parler (rire).

Ton premier album, sorti chez Universal Jazz s’est vendu à 60 000 exemplaires, tu as fait une tournée qui est passée par le Blue Note à New-York. Tu as été le premier surpris ?

Ma conviction, c’est que le Brésil est un pays de mélange, et la musique est le résultat de ce mélange. je crois que quand un disque de musique brésilienne sort, l’étiquette qui lui est collée est très forte : les gens vont l’acheter pour ce mélange, et parce qu’ils se se sentent concernés. Ils ont fait le Brésil, et il y a un peu d’eux dans ce disque. Il y a même un peu de musique française dans ce dique-là : nous on a pris ces éléments, on a secoué et on a fait autre chose.

Ton père étant militaire, tu l’as suivi au gré de ses affectations, et tu as pu ainsi voir toutes les facettes du pays : Brasilia, le Nordeste…

… Belo Horizonte, Porto Alegre, Rio… C’est bien parce que tu vois des choses différentes. Et puis tu apprends les accents : ça m’aide beaucoup quand je compose, car je connais divers accentes du Brésil.

Il y a plusieurs accents ?

Enormément ! Et chaque accent est une cellule rythmique : si je te dis la même phrase avec l’accent de Rio ou du Nordeste, c’est différent. (Marcio s’exécute, et en effet, démontre que l’accent tonique, mis sur telle ou telle syllabe donne un rythme et une musicalité différente à chaque phrase, NDRC) Le rythme bahianais, c’est important : on joue bahianais comme on parle bahianais.

Cela explique que le jeu de Caetano Veloso, qui est de Salvador de Bahia et celui de Baden Powell, qui est un carioca, sont différents ?

Complètement. Prenez la musique de Caetano, enlevez tout ce qu’il y a autour et vous retrouvez les inflexions de l’accent bahianais. Pareil pour Gilberto Gil. Avec la musique de Chico Buarque, on entend un carioca en train de parler. Là bas, on fait la musique de son accent.

Toi, tu es né pas très loin de l’Argentine ?

A une heure de l’Argentine, dans la pampa, avec les gauchos. Je suis un gaucho (sourire), mais j’en suis parti très tôt. Je suis toujours parti…

A cause de ton père militaire. D’ailleurs, c’est lui qui t’a offert ta première guitare, mais quand il a vu que ton activité de guitariste devenait sérieuse, il s’inquiétait, et aurait préféré que tu poursuives tes études de droit.

Quand on m’a offert ma première guitare, elle avait autant d’importance que mon ballon de foot, ça faisait partie de mes jouets.

C’est un peu le cadeau qu’ont tous les enfants ?

Oui, moi je viens de faire un cadeau pour mon neveu, je lui ai offert un guitare. Tout le monde en a une au Brésil. Le jour ou tu décides d’en faire ta profession, c’est très difficilement acceptable, parce que tout le monde considère ça comme une chose de tous les jours, pas comme un métier. C’est comme le football : comment devenir footballeur professionnel ? Tout le monde au Brésil veut être footballeur, moi aussi je le voulais (sourire). Comment percer ? C’est la loterie ! Je ne vois pas un père dire de son fils « il est très bon à la guitare » alors que tout le pays en joue…

Il faut mettre les bouchées doubles ?

Oui, et les parents comprennent peu à peu que c’est ton truc. A partir du moment où mon père m’a vu à la télé, c’est allé. Enfin, la première fois, c’était avec SA guitare et il ne le savait pas. C’était un drame (rire) ! J’avais dix-sept ans et j’étais déjà pro mais il ne le savait pas. Quand il a vu que c’était sérieux, il m’a lâché la bride. Maintenant, il me donne des coups de main, et on ne parle que de musique ensemble.

Il a joué sur ton deuxième album, « Interior » ?

Oui, et quand il vient à Paris, il ne demande qu’à aller à Pigalle dans les magasins de musique…

La semaine suivante, ce sont les retrouvailles (scéniques) avec Marcio Faraco. En effet, comme il me le confiait, je constate que Marcio est un timide qui le cache bien : il devise gentiment avec le public, raconte qu’il a failli créer un scandale au Brésil. Un quiproquo dû au fait que de nombreux mots en portugais et en portugais du Brésil n’ont pas le même sens, lui a fait déclarer dans la presse que toutes les femmes du Portugal lui rappelaient sa grand-mère. Plus tard, il présente la petite fille de Vinicius de Moraes, chanteuse, venue l’applaudir. Il interprète aussi une chanson inédite : une chanson qui parle de l’uniformisation de la culture à l’échelle du monde, et du besoin qu’a chaque pays de se plonger, en réactions, dans ses particularismes locaux). le refrain est inoubliable : « I love my portuguese » n’est en effet pas le genre de rengaines qu’a l’habitude d’entendre sussurer le public de Marcio, plus habitué aux ballades mélancoliques. Un public qui apprendra ce soir-là que le dernier disque de Marcio, « Interior » est en fait double : huit titres ont été cachés sur le disques. Mais pas à la fin. Le secret pour les découvrir ? Lancez la lecture du premier morceau, faites pose, puis appuyez sur la touche « rewind » jusqu’à ce que vous ayiez ainsi remonté le cours de tous les morceaux. Facétieux sur scène, sur disque et dans la vie, tel est Marcio Faraco, artiste discret autant que précieux.

Jean-Marc Grosdemouge

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