Matmos : immixtio sonorum

   Au Moyen-Age, le terme latin « immixtio manuum » désignait la poignée de mains par laquelle un vassal s’en remettait à son seigneur. Ni vassal ni seigneur chez les Californiens de Matmos : en revanche, ce couple, à la scène comme à la ville, pratique l’immixtion des sons.

   Matmos pratique aussi l’immixtion des époques : sur « The Civil War », les références sont le Moyen Age anglo-saxon, et les USA du XIXème siècle. S’il y a guerre chez Matmos, c’est à une guerre domestique et créatrice que se livrent Drew Daniel (petit, volubile et vêtu d’un costume de cavalier), et Martin C Schmidt, grand, posé et en costard.

   En une heure, ces deux érudits sont capables de parler d’instruments anciens, d’histoire, de la philosophie utilitariste, de l’écrivain Beatrice Potter, du peintre actionniste viennois Otto Muhl, et de politique. Si la guerre naît souvent de l’idiotie, Matmos est un groupe trop intelligent pour en créer une.

Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Pouvez-vous me raconter comment est né cet album ? Je crois que cela commence dans une vente aux enchères à Londres chez Sotheby’s, en compagnie de la harpiste Zeena Parkins et de son fiancé ?

Drew Daniel : Le fiancé de Zeena est conservateur d’un musée du clavier, et il était là pour acheter un harpsichord.

MC Schmidt : Je crois qu’ils ne sont plus ensemble. (sourire)

DD : Il était là pour acheter le clou de la vente, un objet qui coûtait très cher : 350 000 livres sterling, pour un harpsichord du XVIème siècle.

MCS : Pour ce prix-là, tu peux acheter une maison ! (sourire)

DD : On trouvait ça absurde, et puis c’est une ambiance stressante, tous ces prix qui montent !

MCS : Quand tu vas dans une salle des ventes, l’entrée est gratuite, mais on te donne un panonceau pour enchérir. Les prix ont beau être élevés, quand tu es fans d’instruments comme nous, tu es là… (il mime la stupéfaction et l’envie devant les objets qui sont mis en vente). Après le harpsichord à 350 000 livres, il y avait deux instruments appelés fairy bells. C’est un instrument assez simple. Je ne sais pas comment ça s’utilise.

DD : Tu joues dessus avec des petits marteaux, comme avec le dulcimer. C’est une sorte de boite rectangulaire en bois, l’une avait quatre cordes, l’autre huit cordes.

MCS : Il n’y a qu’un accord. C’est comme une guitare sans manche.

C’est un instrument typiquement anglais ?

DD : Celui-ci était anglais. On peut comparer à une lyre, il en parle même dans la Bible. C’est l’une des plus anciennes façon de faire de la musique avec des cordes.

MCS : C’est un instrument très simple. (il sort un crayon et me dessine l’instrument)

Et vous l’avez acheté ?

DD : Oui, et on a commencé à s’intéresser à tous instruments si simple que n’importe quel idiot peut jouer avec. On s’est intéressé aux instruments médiévaux comme le hurdy-gurdy, et ça été le point de départ de l’album, puisque qu’avec cet instrument, on a créé « Regicide » et « ZOCK ». Mais comment te décrire cet instrument ?

En France, les amateurs connaissent la vielle à roue. D’ailleurs, dans votre album, cela rappelle un peu le son des musiques celtiques.

MCS : Oui c’est cela. C’est basé sur un bourdon, qui dure pendant tout un morceau.

DD : Tu construis différemment ta musique quand tu composes en partant d’un bourdon. Toute la pop musique est basée sur les changements dans le morceau, des sauts, des retours, des développements, puis éventuellement un retour à ce qu’on entendait au début. La musique médiévale est basée sur une continuité du début à la fin. Par le passé, nous avons beaucoup utilisé cette syntaxe « pop » dans nos morceaux, il y avait des changements radicaux parce que nous tentions de structurer des sons non musicaux. L’intérêt d’étudier de nouveaux sons, c’était d’explorer d’autres époques.

La vielle à roue donne un caractère hypnotique à la musique.

DD : Oui, c’est assez désorientant. Et si tu ralentis en tournant la manivelle, le son bave. Ca fait un peu un son de mec qui a le mal de mer.

Est-ce que vos erreurs vous servent parfois ? Vous les utilisez pour faire d’autres sons ?

DD : Oui. Exactement, tu copies le son, tu le colles, et ainsi tu crées tout plein de nouveaux sons.

Vous avez déclaré à « Wire » que travailler avec Björk en concert vous a amenés à plus travailler sur la structure « couplet-refrain » ? Ces structures sont plus présentes sur « The Civil war » ?

MCS : Oui, mais tu sais nous ne sommes pas musiciens, je ne sais rien jouer sur un piano ou une guitare. je ne peux pas te jouer une chanson des Beatles. C’est juste une sorte de collage (en français) perpétuel.

DD : Quand on a commencé à utiliser des instruments qui s’accordent, on a des « accidents ». Avant, il n’y avait pas de réelles compositions. Avec les accords, les clés, c’est vrai que c’est un peu risqué. Je n’ai pas peur des comparaisons avec ceux qui savent accorder ces instruments, car nous ne faisons pas de la « vraie musique ». On fait des collages qui sont musicaux, mais ce n’est pas de la musique dans la mesure où il n’y a pas de composition du genre « tel instrument joue telle partie ».

Vous faites donc de la musique concrète ?

En choeur : Oui.

C’est comme si les sons étaient envisagés comme des objets ? Comme vous l’avez fait en utilisant des sons de chirurgie ?

En choeur : Oui, c’est de la matière.

Au départ, cet album devait s’appeler « Coffin of music » (cercueil à musique) ?

DD : Oui, c’est une référence à un poème de James Joyce où il appelle le piano le « cercueil à musique », à cause de la forme.

MCS : Et aussi parce qu’à l’origine, l’album devait être composé surtout à base de piano. On en avait tant que ça aurait pu donner un double album. On a pris toutes les chansons qui n’avaient pas de piano, on les amis ensemble, et voilà comment est né « Civil War ».

Mais l’idée de cet album n’est pas abandonnée ?

DD : Non. En fait, notre but est basé sur la philosophie utilitariste : créer une joie profonde pour une grand nombre de personnes. Qu’ils prennent un plaisir profond en écoutant cet album, composé que de petits samples finalement.

L’album a aussi failli s’appeller « The South » ?

MCS : Auparavant, on a fait un album qui parlait surtout de la Californie, et de toute la côte ouest des Etats-Unis. On a donc décidé de l’appeler « The West ». Là, on avait quelques chansons qui évoquaient le sud. On avait trouvé notre concept : « The West » ! (avec de grands yeux) « The South » ! (sourire) Cela aurait été marrant de faire une série de disques : l’ouest, le sud, le nord, l’est. (rire)

DD : Il y avait aussi quelques chansons qui étaient plutôt anglaises.

MCS : C’est vrai que ce n’était pas uniquement sur le sud.

« The Civil War » colle parce que ça fait référence aux différentes guerres civiles qu’il y a eu en Angleterre (en 1640) et aux USA (au XIXe) ?

MCS : C’est aussi la guerre de Drew et Martin. (rire)

Quelle genre de guerre c’est ?

MCS : C’est à propos de tout. (sourire)

DD : Nous vivons ensemble depuis onze ans et nous avons cette capacité à…

MCS : …nous battre. (rire)

DD : On peut se battre à propos du petit déjeuner, de la chambre d’hôtel, de la manière de mixer une chanson. Nous avons de pouvoirs égaux au sein de Matmos : s’il aime quelque chose et pas moi, ou l’inverse, on ne le fait pas. Nous sommes chacun des dictateurs. On est une sorte de pays où nous sommes tous les deux présidents.

« Civil War » n’est pas une réaction envers la manière dont les USA ont utilisé le patriotisme pour diriger le monde ?

MCS : On a fait cet album au moment où toute cette machinerie patriotique de Bush commençait à battre son plein. Mais ce n’est pas un album à tendance politique. Même s’il est vrai que « La guerre civile », ça colle bien avec l’actualité, tout ce qui se passe ces derniers temps aux USA, et le fait que pas mal de gens sont contre ce les décisions du gouvernement.

DD : Il y a une incompréhension entre les régions côtières (NYC, Los Angeles ou San Francisco) et le centre du pays. Nous sommes allés à des manifs en Californie et quand nous rentrions et que nous allumions notre télé, nous ne voyions que des gens qui aiment Bush. C’est en cela qu’il y a une sorte de « guerre civile » (idéologique, NDR) aux USA.

MCS : C’est une guerre froide.

DD : On a deux camps composés de gens qui ne se comprennent pas, se détestent.

MCS : Mais est-ce que tout l’album est à propos de ça ? Non non non…

DD : Certains parties oui, d’autres non. Il y a des marches militaires sur ce disque, comme « Reconstruction ».

MCS : Cette chanson, c’est un peu la vision classique de la guerre : les soldats marchent au combat et tout est super. (sourire ironique) Mais tout ce que l’on voit au final dans les guerres, ce sont des milliers de jeunes gens tués. J’espère que notre interprétation de « The Star and stripes forever » sera bien comprise.

Sur ce titre, vous ne donnez pas trop de détails car certains sons utilisés sont privés ?

MCS : Quand on liste les choses utilisées pour faire une chanson, ça n’inclut pas tous les détails, parce que ça n’apporte pas forcément quelque chose à l’historique du morceau. Ce n’est pas par goût du secret, mais on ne va pas indiquer qu’il y a un son de quelqu’un qui éternue.

DD : Sur un précédent album, j’avais utilisé un son de toux. C’était le son d’un ex petit ami, qui était malade du sida, et qui est mort depuis. Mais je ne voulais pas partager cet épisode avec tout le monde, donc je ne l’ai pas inscrit dans les notes de pochettes. Je ne veux pas que l’auditeur se croie dans une fausse participation aux événements dont sont tirés ces sons. C’est en cela qu’ils sont « privés ». Sur « The Star and stripes forever », il y a un bout de discussion avec un junkie sans abri Mais c’est pareil : on ne le précise pas dans les notes pour ne pas donner aux gens l’impression fausse qu’ils ont accès à ce que c’est qu’être junkie ou sans-abri en écoutant ce titre. Ce n’est pas une chanson sur la pauvreté.

Il n’y a pas de voix humaines sur cet album ?

MCS : Non, excepté David Grubb, qui intervient sur une chanson qui a participé à une chansons sur l’album. Drew qui a écrit les paroles de « For the trees ».

DD : Mais il y a déjà tellement de groupes qui chantent dans le monde entier… Mais pour moi, Matmos a toujours été quelque chose éloigné du langage. J’ai beaucoup de respect pour le langage, j’étudie la littérature, mais Matmos, c’est ma récréation.

Et sans paroles, vous pouvez raconter une histoire dans une chanson. « Pelt and Holler » est une chanson qui parle d’un lapin qui s’enfuit ?

DD : En fait, c’est une sorte de fable animalière, comme La Fontaine. Tu la connais ?

MCS : Mais non, c’est anglais. Les Français ne connaissent pas cette fable. On la trouve dans des livres pour enfants.

C’est récent ?

DD : Non. Je crois qu’elle a été écrite dans les années 20 ou 30. Il s’agit d’une famille de lapins : la mère dit à son fils de ne pas sortir dans le jardin autrement il se fera tuer par le fermier. « Pelt and Holler », c’est un peu dans le genre de ce que fait Beatrice Potter. Mais je pense pas qu’on ait besoin de connaître la fable pour apprécier le morceau.

MLe norvégien Edward Grieg a composé un morceau dans « Peer Gynt », où le héros s’enfuit d’un château, c’est un peu la même idée…

En choeur : Oui !

Il s’enfuit de la cour d’un roi. Vous, pouvez vous me dire quel est le roi à abattre en ce moment ?

DD : Peut-être bien George Bush. Ce serait une promesse de révolution. Enfin, nous sommes des gens mûrs : nous avons des moments extrêmes, mais nous savons aussi redescendre sur terre et nous dire que la violence ne règlera rien, que ce n’est pas la solution.

Matmos « The Civil War », 1 CD (Matador/Beggars), 2003

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