"Monsieur Gainsbourg Revisited"

   En 1996, « Les Inrockuptibles » fêtaient leurs dix ans en sacrant « The Queen is dead » des Smiths album de la décenie et demandaient à une bande d’artistes (Bis, Placebo, Frank and Walters, Divine Comedy, Billy Bragg) de reprendre chaque chanson de la tracklist pour sortir sous le titre « The Smith is dead » une copie moderne, au titre près (et dans l’ordre, mazette !) de cet album majeur.

gains revis   Cette année, « Les Inrocks » semblent avoir un peu oublié de marquer le coup pour leur anniversaire (vingt ans, si l’on en croit Nizan n’est pas le plus belle âge de la vie), mais ils s’ouvrent aux gens au-delà la pop-rocksphère : d’abord en changeant de logo et en sortant une nouvelle formule (rien de pire pour embêter les fidèles, qui détestent le changement) et en rendant hommage à Serge Gainsbourg par un album de reprises. L’album de reprise : pour le chroniqueur musical, c’est le marronnier fini. Il en sort un par an, on ne sait plus quoi dire tellement ça a été vu et revu… ou entendu et ré-entendu. Pour la presse généraliste, les incontournables s’appellent : soldes, rentrée des classes et épreuve de philo du bac. Pour la presse musicale, c’est « la jeune génération rend hommage à un aîné disparu sur une compilation ». Georges Brassens, Leo Ferré, Jacques Brel, Serge Reggiani ou Nino Ferrer y ont eu droit.

     Alors « Les Inrocks » seraient-ils à la base d’un truc ringard ? Certes non : l’originalité de cette compilation tient au fait que les chansons du grand Serge n’ont pas été confiées à des Français (entendre Delerm chanter « Love on the beat » serait savoureux mais « L’anamour » par Cali serait digne de Guy Lux).Exit les frenchies : sauf dans le cas de Carla Bruni, ce sont à des Anglo-saxons que revient la tâche (délicate) de rendre hommage à Serge Gainsbourg. Ainsi JD Beauvallet, Christian Fevret et Timothée Verrecchia ont demandé au parolier Boris Bergman de réécrire les chansons de Gainsbourg en anglais, et la crème des artistes du moment (Franz Ferdinand, The Kills, The Rakes) et quelques pointures (Michael Stipe de REM, Jarvis Cocker de Pulp, Tricky, Portishead, Marianne Faithfull) se coletinent la relecture musiscale de leur titre préféré. Boris Bergman ne pratique pas le mot à mot dans ses traductions : pas l’ombre d’une rame de métro dans le « Poinconneur des Lilas », mais « juste un homme avec un job »… dans un parking. Fidèle à l’esprit plutôt qu’à la lettre. Si tout n’est pas intéressant (la « Ballade de Melody Nelson » de Placebo ressemble au remix signé par Howie B. il y a cinq ans sur la compilation « I Love Serge »), « Monsieur Gainsbourg Revisited » recèle son lot de pépites, comme le reggae spectorien de Sly and Robbie (« Lola R. for ever »), la version lesbienne de « Je t’aime moi non plus » signée Cat Power et Karen Elson, ou le titre de Franz Ferdinand (« A song for sorry angel », sur lequel est présente Jane Birkin). Mais la voix de Molko se révèle agacante sur le « Requiem for a jerk » signé par Fautline. Et on ne reconnait pas Portishead sur « Requiem for Anna ». Un comble de la part d’un groupe dont on guette fébrilement le moindre titre nouveau.

     Pour leur malheur, beaucoup de Français ont découvert Gainsbourg dans sa période « vieux dégueulasse », héros reiserien en représentation chez Drucker ou Denisot. Les Anglo-saxons le connaissaient pour « Je t’aime moi non plus », mais l’ont pour la plupart découvert post mortem. A défaut d’avoir jaugé sa poésie (les Anglais ne comprennent pas les paroles en français, tout comme l’inverse est vrai), ils ont senti son talent de mélodiste. Et aujourd’hui, ce sont eux, qui ne captent pas ses mots, qui témoignent le mieux de son génie. Un génie qui dépasse le Channel, et qui est reconnu bien au delà de nos frontières.

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Jean-Marc Grosdemouge

« Monsieur Gainsbourg Revisited », 1 CD (Barclay/Universal), 2006

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