Peter Shapiro & Caipirinha Productions "Modulations"

   Cet ouvrage collectif est une ode à la création née des machines. Non, les musiques électroniques ne sont pas désincarnées. Elles sont le fruit d’artistes sensibles et concernés par le monde, l’art, la vie quotidienne et la création. « Modulations » part à la rencontre des hommes et des genres musicaux.

 modulations  Cette « histoire de la musique électronique » n’est pas une vision personnelle comme « Electrochoc » de Laurent Garnier, ni une encyclopédie, elle ne vise pas à l’hypertexte et au collage comme « Techno Rebelle » d’Ariel Kyrou, mais présente une suite d’articles et de rencontres. Cet ouvrage collectif est le prolongement du film « Modulations », développé par Caiprinha Productions, et Peter Shapiro s’est entouré de nombreuses spécialistes et amateurs de musiques électroniques pour créer ce fourre-tout extrêmement documenté : des écrivains qui multiplient souvent les casquettes et des journalistes de « The Wire » notamment.

   Agrémenté d’entretiens (Giorgio Moroder, Squarepusher, Robert Moog, les membres de Can, ou le collaborateur de Miles Davis Teo Macero), ce livre contient également un glossaire qui présente le matériel (comme le générateur de lignes de basse Roland TB 303 ou ce qu’est un échantillonneur, une beatbox), les adjectifs (attonal, analogique, numérique, etc.), les termes (pitch) et les genres (avec des sous-genres encore plus pointus comme le jump up ou la Hi NRJ). Quelques biographies d’artistes (une centaine) et des index (artistes, morceaux, disques, labels, équipement, styles) achèvent d’en faire le livre indispensable, à avoir toujours à portée de main pour y puiser l’information juste. On rêve que « Modulations » devienne une sorte de « Quid » de la musique moderne, réactualisé chaque année. Allant des pionniers (Schaeffer, Henry, Xenakis, Stockhausen, etc.) dans les nééaes quarante, aux derniers développement de la musique électroniques, ce livre s’intéresse à des genres aussi variés que krautrock, disco, post punk, house, hip hop, techno, jungle, ambient et downtempo (longuement évoqués) ou les sous-genres, traités en deux ou trois pages sous fome d’annexes (dub, afro-funk, afro-futurisme, synth-pop, Miami bass, free style, breakbeats, gabber).

  Bien plus qu’un livre à feuilleter au gré de ses envies, afin d’approfondir ses connaissances sur tel ou tel point, ce livre est une ode à la création actuelle, celle où le médium (les machines) fait le message (la musique) pour reprendre les thèses de Mc Luhan. Après l’introduction de Peter Shapiro, qui met en exergue la phrase de Juan Atkins « la musique des machines est le seul moyen d’aller de l’avant », il n’est pas étonnant que ce « Modulations » commence par une chronologie qui retrace des dizaines d’avances techniques : la première date est 1876, quand « Alexander Graham Bell invente le téléphone, appareil qui convertit des sons en signaux électroniques ». Car oui ce livre est tout entier dédié à la création de sons par le biais de machines. On plonge dans l’univers de ces démiurges, et loin de désacraliser cette création, ce livre la rend à la fois accessible (on comprend comment la musique électronique se crée), et poétique (une poésie urbaine et ultra moderne). En effet, chaque artiste interrogé développe une vision de l’art et du monde. Ainsi Alec Empire dit « la vie, être vivant, l’excitation, le sexe : tout cela est très bruyant. La mort est silencieuse ». L’image du simple pousseur de bouton dont la musique sort tout seule des machines vole en éclat dans ce livre : travailler avec les machines est bien un vrai art, qui demande maitrise technique et inspiration artitisque. Ce n’est pas l’oeuvre du hasard (même si l’accident à sa place en musique) mais le fruit de talent et de travail. Et l’art des machines n’est pas pratiqué par des gens déconnectés du reste du monde. « Le bruit est une affaire politique, déclare DJ Spooky. Le bruit reflète le chaos : les gens ne veulent pas l’admettre, car une fois cela posé, dans votre tête tout devient un peu flou. Les gens veulent de la clarté -même si c’est une clarté artificielle. » Et ce désir de clarté est encore plus fort quand il s’agit de musiques électroniques : elles sont si variées, si déroutantes pour le profane, et puis, d’où sortent-t-elles ? Un guitariste, cela ne surprend plus personne… mais quelqu’un qui fait sortir des sons d’un ordinateur, cela à de quoi étonner. Ce livre décrypte. Mais là où l’idée de clarté revient en nous, c’est que l’on songe que le contenu de « Modulations » est si riche, si complexe, tourne la tête. Plus qu’un disque de pop calibré FM à vrai dire. Et c’est normal : il y a dans l’écoute de la musique électronique comme dans la lecture de ce livre, qui en décrypte les fondements et les usages, bien plus de vie, de réflexion et de matière à philosopher que dans un disque formaté pour le grand public. Il y a, dans l’exploration de ces marges électroniqques, musiques non commerciales et peu médiatiques, de quoi s’interroger sur notre civilisation, son rapport à la musique, à la mécanisation, et à l’art. Partant, il y a matière à s’interroger sur l’humain, puisque l’on s’intéresse à la façon dont l’homme, ces dernières décénies, produit de l’art.

   Le fait de travailler sur des machines change notre rapport avec elles : elles sont de plus en plus des instruments connus, utilisés et dont on tire une satisfaction personnelle, et de moins en moins des choses effrayante. De plus, désormais, tout converge vers l’écran. Moi même, j’écris cet article devant un écran. Moi même ai utilisé la fonction « copie coller » pour changer en deux secondes l’ordre de tel ou tel paragraphe, ce à quoi je n’eus peut être pas songé si j’avais écrit avec un stylo sur une simple de feuille de papier. La technique développe nos facultés. L’art, ce n’est pas paresser, c’est s’appuyer sur ces ressources formelles pour aller plus loin. De même que cet article ne s’est pas écrit tout seul (Word ne m’a pas soufflé la moindre ligne), aucun compositeur électronique ne se laisse souffler sa musique par les machines. Voilà qui rive leur clou à ceux qui pensent que « les machines n’ont pas d’âme ». Car une guitare non plus n’a pas d’âme. Mais celui qui prend une machine -ou une guitare- pour créer en a une. En ces temps où l’Humanité sembre parfois reculer (pas la peine de citer d’exemple), où la musique se dématérialise, il est bon qu’un livre rappelle que les musiques électroniques sont loin d’être des musiques désincarnées.

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Jean-Marc Grosdemouge

« Modulations. Une histoire de la musique électronique », Editions Allia, 2004, 340 pages.

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