Pierre Henry "Voyage initiatique"

   Inventeur de la « musique concrète » avec Pierre Schaeffer au sein du G.R.M. au sortir de la guerre, Pierre Henry est connu du public pour avoir été le compositeur de musiques de ballets pour Maurice Béjart. Sa « Messe pour le temps présent » eut même un tube (« Psyché Rock » et ses jerks électroniques), et fut remixée dans les années 90 par la fine fleur de l’électro (et servit -c’est plus anecdotique- d’illustration à une publicité). Mais voilà déjà notre hommé réduit à sa partie visible, c’est à dire médiatique. Or, Pierre Henry, qu’on entende sa musique sur les ondes ou pas, poursuit depuis des décenies une oeuvre exigeante.

p henry cd   Celui qui fait figure d’auguste grand-père inspirateur (il a plus de 75 ans), de figure tutélaire pour une bonne partie de la scène électro, d’Autechre à Aphex Twin a déjà sa place dans les dictionnaires de la musique mais il continue à créer des oeuvres depuis sa caverne d’Ali Baba du douzième arrondissement de Paris (pas très loin de locaux de M la Music d’ailleurs). Parfois même, il ouvre les porte de son antre, pour y laisser entrer des auditeurs, qui plutôt que de venir l’écouter assis dans une salle de spectacle, démabulent de pièce en pièce au son de ses trouvailles sonores. Car Pierre Henry est un sculpteur de sons, les bruits sont une pâte qu’il modèle, à l’ancienne. Le compositeur, qui fut l’un des premiers à utiliser des bandes magnétiques dans ses oeuvres, travaille à l’ancienne : il possède chez lui une immense bibliothèque de sons. Pas sur un ordinateur, non, sur des bandes. Ce n’est sûrement pas pour rien s’il continue à sortir ses disques sur le label Philips, créé par la marque électronique d’Eindhoven, qui a donné naissance à PolyGram, devenu ensuite Universal. Je m’éloigne. Quoi qu’Universal… ou plutôt « universel » est un terme qui caractérise bien ce « Voyage iniatique », placé sous le signe de la planète terre, et créé de bribes de sons ethnologiques, captés un peu partout sur la planère : Afrique sub-équatoriale, désert du Sahara Asie (sons boudhistes ou Himalayiens).

   Un peu comme un plasticien (ce qu’est par ailleurs ce compositeur) qui découperait des photos dans le magazine « Géo » pour composer une vaste fresque, Pierre Henry nous emmène dans une envoûtante sarabande. Il pioche dans différentes régions, travaille des sons qu’il n’a pas inventés (mais inventoriés) et tout en se les appropriant, Henry crée une oeuvre singulière. On pose ses oreilles et son âme sur un souffle, et on laisse le magicien à barbe blanche nous hypnotiser. Et ce même si les sons se font parfois grinçants ou discordants. Heureusement, des choeurs d’enfants africains (« Multiplicité ») nous ramènent sur terre, chez les vivants. La musique de Pierre Henry (sculpteur à ses heures, qu’on n’ose pas qualifier de perdues) évoque les mobiles de Calder. Ne la qualifiez pas d’abstraite. Elle est concrète, comme l’est un mobile, dont les éléments en trois dimensions flottent dans l’air.

   Avec ce disque, on est en plein dans une autre sphère, c’est à dire dans une vision haute de la musique. Oubliées les vanités du rock : le créateur se retranche derrière avec humilité derrière son objet, qui doit « parler » pour lui. Loin d’être un produit manufacturé, qui s’achète au supermarché entre le jambon et les petits pois, ou qui s’écoute distraitement en sirotant une bière, la musique est ici art. Et Pierre Henry l’un de ses plus modestes et géniaux artisans.

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Jean-Marc Grosdemouge

Pierre Henry « Voyage initiatique », 1 CD (Philips/Universal), 2005

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