Richard Meltzer "Gulcher"

   Le héros du roman « High fidelity » se pose la question : « est-ce que j’écoute de la pop parce que je suis triste ou suis-je triste parce que j’écoute de la pop » ? C’est un peu la vieux principe de l’oeuf et de la poule, mais il s’applique à merveille à Richard Meltzer : est-il foutraque parce qu’il écoute du rock ou écoute-t-il du rock parce qu’il est foutraque ?

gulcher liv   Prévenons de suite ceux qui détestent les livres de sociologie : « Gulcher » ne recèle pas la moindre bourdieuserie dans ses pages. Le contenu de ce livre est bien moins sérieux que ce que son titre pompeux laisse croire. S’il se pique de traiter du « pluralisme post-rock en Amérique », l’auteur est capable avec une identique jubalition de disserter sur l’art de ranger sa collection de capsules de bouteilles, sur la musique, la fumette, le sport (l’auteur est fan de boxe) ou le logo des disques Capitol.

   Génialement foufou, « Gulcher » est hélas un peu trop truffé de références culturelles et sociales purement américaines (donc inconnues de ce côté-ci de l’Atlantique) pour faire complètement mouche. Les amateurs du style gonzo et les critiques rock dont la plume manque de verve trouveront sans doute matière à améliorer leur prose dans cette Samaritaine de papier : on y trouve tout ! Alors pourquoi lire « Gulcher » si l’on n’est pas plumitif ? Parce que ce livre, publié en 1972 et revu par son auteur dans les années 90, c’est un peu l’ère des blogs avant l’heure : comme tous ces anonymes qui osent s’auto-publier sur le Net afin de parler souvent de tout, et beaucoup de rien, Meltzer parle… de tout et de rien bien sûr ! Mais alors demande le béotien, pourquoi une maison d’édition l’a publié ? D’abord parce qu’il fait partie de la trilogie rock avec Nick Tosches et Lester Bangs. Et aussi parce qu’il a un style.

   Relisez Flaubert, dans « Un coeur simple », le premier des trois contes, ce cher Gustave ne fait pas autre chose : il parle de trois fois rien, mais avec quel style ! Finalement, le rapport entre le rock et tous les sujets qu’évoque Meltzer, c’est la profusion : le 20e siècle est celui où l’industrialisation intensive a permis une massification des productions. Le rock, musique incandescente, est la bande-son de cette profusion d’objets, et Meltzer, un archiviste de ces petits bouts de vie.

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Jean-Marc Grosdemouge

(Denoël X-trême) Richard Meltzer « Gulcher. Le pluralisme post-rock en Amérique, 1649-1993 », Denoël X-trême, 323 pages, 2006.

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