Sebastian Danchin "Muscle Shoals"

 Dans le genre « capitale secrète » on fait difficilement mieux que cette agglomération semi-rurale de l’Alabama. Seuls les vrais passionnés connaissent le nom de Muscle Shoals, dans le comté de Florence. Pourtant des gens aussi célèbres que les Rolling Stones, Paul Simon, Aretha Franklin, Wilson Pickett, Little Richard, Otis Redding ou Etta James y ont enregistré. Visite guidée avec Sebastian Danchin.

muscle shoals   Si New York, Los Angeles, Memphis, Nashville, Detroit et La Nouvelle Orléans, et plus récemment Seattle sont les noms de localités qui viennent immédiatement en tête quand on évoque les hauts lieux de la musique étatsunienne, Muscle Shoals, qui commença à être un centre actif dans les années 60 est aussi de ceux qui comptent. Docteur ès-lettres et spécialiste de l’Amérique et des musiques Noires, Sebastian Danchin, auteur de biographies (B.B. King, Elvis Presley et Aretha Franklin), de « Memphis Blues » (avec J.J. Milteau, dont il est le producteur) et de « L’Encyclopédie du rhythm and blues et de la soul » nous emmène dans les Shoals, terre du Vieux Sud pétrie d’évangélisme (la fameuse « Bible Belt »), du premier studio improvisé à la poignée de survivants, jusqu’à l’ère de ProTools, où ces studios sont encore actifs. En remontant le fil de l’histoire, en suivant le parcours humain de ses principaux acteurs et en détaillant l’abondance de sa moisson artistique, Sebastian Danchin rompt avec le secret afin que Muscle Shoals trouve enfin sa place sur la grande scène de la soul et du rock.

   Muscle Shoals reste à ce jour une entité floue, tout comme le son, « difficilement définissable » écrit Danchin : « entre rhythm and blues et country, variété et rock’n’roll ». Se rémémorant ses premières sessions à Muscle Shoals parce qu’il était lassé des arrangeurs et des musiciens des studios du nord, Jerry Wexler, qui a largement contribué à forger le son du label Atlantic a dit : « j’ai tout de suite été emballé par la manière dont ils travaillaient dans le sud. Il suffisait d’y travailler une fois pour devenir accro ». Le grand homme qui a fait de ce coin de l’Alabama une Mecque du rock et de la soul est Rick Hall, que Wexler appelle le « Berry Gordy de Muscle Shoals ». Danchin nous décrit sa façon de travailler, et ses manières sont parfois dictatoriales. Ainsi, quand un instrumentiste est en session, les autres attendent patiemment à proximité pour remplacer ce dernier au pied levé s’il faiblit. Au contraire des studios syndiqués où tout dépassement horaire est tarifé, l’ambiance est informelle à Muscle Shoals : on ne sort du studio qu’ »une fois l’enregistrement achevé à la satisfaction de tous ». Il faut aussi imaginer l’étonnement des artistes qui viennent enregistrer là quand ils découvrent un groupe… d’accompagnateurs blancs !

   C’est qu’au delà de l’ascension artistique spectaculaire d’une poignée de passionnés de musique, Muscle Shoals permet aussi de voir comment le sens de l’entreprise propre à l’Amérique triomphante de l’après-guerre est venu affecter les régions les plus reculées d’un Sud décidé à sortir de l’ombre, un siècle après sa défaite. Et sans le savoir, vous connaissiez déjà le Muscle Shoals Sound : « When a man loves a woman », hit planétaire de Percy Sledge, y a tout bonnement été fixé sur bande pour l’eternité. Allelujah.

****

Jean-Marc Grosdemouge

Sebastian Danchin « Muscle Shoals, capitale secrète du rock et de la soul », Autour du Rock, 240 pages, 2007.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *