Souad Massi, une voix libre

Après « Raoui », qui l’a fait découvrir en 2001, l’Algérienne Souad Massi a sorti cette année « Deb ». Comme à son habitude, elle mêle dans ses chansons châabi, folk et musique andalouse.

   En cet automne chargé (tournée marathon à travers la France, et en plein Ramadan), rencontre avec celle que l’on décrit au choix comme une « rêveuse au coeur brisée », une « nouvelle Tracy Chapman » ou « une nouvelle Baez ». Ou une citoyenne du monde, et une femme résolument libre, tout simplement.Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Vous êtes kabyle, née dans le quartier populaire de Bab El Oued à Alger. Aujourd’hui, vous vivez à Saint-Ouen. Qu’est ce-qui vous a amené à quitter l’Algérie ? On a parlé de pressions…

Souad Massi : C’est vrai que j’avais beaucoup de problèmes et de pressions en tant qu’artiste, mais je ne pensais pas quitter l’Algérie. En janvier 1999, j’ai reçu une invitation du festival Femmes d’Algérie à venir me produire au Cabaret Sauvage à la Villette, et j’ai décidé d’aller voir à quoi ressemblait la France. Je suis vraiment venue par curiosité. Et ça s’est bien passé ; il y avait des gens d’Universal qui étaient là. Ils ont aimé et m’ont proposé de rester. C’est grâce à ce concert que j’ai signé pour un contrat sortir l’album « Raoui ».

On dit que vous êtes devenue chanteuse par accident ?

C’est vrai. J’ai fait du génie civil, dans l’urbanisme. Je n’ai jamais pensé devenir chanteuse, ce n’était pas possible par rapport à ma famille, et je n’ai jamais été attirée par ça. Vers seize ans, j’ai rêvé de devenir guitariste, grâce à mon frère qui m’a inscrite à un cours. J’ai accroché, ça m’a fait du bien, et j’ai commencé à composer. C’est en cela que je suis venue à la musique par accident.

Vous écriviez des poèmes tout en apprenant la guitare classique flamenca. Mais j’ai entendu dire que vous venez d’une famille d’artistes…

On peut dire ça, car mon oncle est guitariste de jazz et tous mes cousins touchnet à un instrument. Mes deux frères aussi : l’un fait du piano, l’autre est chanteur de rap.

A dix-sept ans, vous étiez dans un groupe, Les Trianas d’Alger ?

Oui, c’était un groupe de flamenco andalou, puis j’ai fait partie du groupe rock Atakor.

C’est un peu votre côté garçon manqué qui vous a poussé à faire du rock ? On dit qu’enfant vous faisiez tout pour échapper aux tâches ménagères, que vous êtes quelque’un de tétu. C’est vrai ?

C’est vrai. Mais pour moi, le rock, c’était vraiment la musique des sauvages, comme on disait : des jeunes qui se rebellaient, revendiquaient plein de choses quite à être rejetés par la société. Le rock était pour moi un moyen de m’exprimer, et de rejeter tout ce que je n’aimais pas.

Et qu’est-ce que vous n’aimiez pas ?

La mentalité du pays, les conditions de vie : les crises économiques qui frappent tout le monde. Je n’aimais pas la politique qui était menée, parce que c’est toujours le peuple qui paye.

Le fait de le dire, à fortiori de la part d’une femme, n’a pas dû plaire à tout le monde.

C’est sûr. Au début, artistiquement, ce que je faisais était un peu bizarre pour les gens. Je faisais un style de musique qui existait à l’étranger, où je parlais d’amour, des problèmes de tous les jours, de la situation de la femme. Je parlais de la guerre d’Algérie, alors qu’elle n’a jamais été déclarée. Ce n’était pas commun qu’une femme artiste parle de ces choses-là.

Parler d’amour est encore tabou en Algérie aujourd’hui ?

Bien sûr. Dans certaines familles, sur certaines radios, des chansons sont gênantes. Moi, ça va, mais certains chanteurs de raï dont les textes sont osés ont du mal à passer en radio.

Vous chantez l’amour, la douleur, la liberté (« Houria »), la fraternité (« Noir et blanc »). Cela fait quoi d’être comparé à Tracy Chapman ou Joan Baez ?

Ce sont de belles références, mais je laisse le temps aux gens de me découvrir, de savoir qui je suis. J’ai beaucoup de respect pour ces artistes, mais ce sont des stars et je n’oserais pas dire que je suis la même chose.

Ce sont des gens que vous écoutiez ?

Quand j’étais jeune, j’écoutais beaucoup de country, du folk, de la musique du monde, africaine ou arabe.

Dans vos albums, vous traduisez toujours les paroles de vos chansons…

Pour moi c’est important que les gens comprennent de quoi je parle. C’est un minimum. Parce que je respecte les gens qui achètent l’album : même s’ils apprécient la musique, j’ai des choses intéressantes à dire et j’aimerais que ce soit entendu. Dans chaque pays où sort l’album, les paroles sont traduites de fait à être comprises.

Cela leur donne un petit charme naïf. En passant de l’arabe au français, on perd un peu en nuance, non ?

On perd beaucoup de sens. J’essaie d’être le plus fidèle au sens de mots.

La chanson « Deb » (« brisé ») dit « je voudrais être un oiseau ». Vous aviez envie de voyages et votre art vous permet de le faire ?

J’ai composé cette chanson quand j’avais dix-sept ans, c’est peut-être pour cela que le texte est un peu naïf. C’était pour moi le seul moyen de ne pas succomber, de ne pas baisser les bras. La musique m’a permis de continuer à rêver. Rêver au voyage me permettait de garder espoir.

Maintenant, vous vivez à Saint Ouen et vous renouvelez chaque année votre carte de séjour. Vous pensez en français ou en arabe ?

Je pense comme une femme moderne, une Algérienne qui a fait des études. J’ai dépassé ça. Je ne suis pas dans cette logique. Je ne me demande pas « est-ce que je suis une femme arabe ? », « ou suis-je une européenne ? » Je me considère comme citoyenne du monde. J’ai envie de faire plein de choses, pas seulement pour l’Algérie et la France. Je ne sais pas si vous voyez bien ce que je veux dire…

Si. Et d’ailleurs, cela se ressent dans votre musique : c’est un métissage. Il y a de la country, de la musique andalouse, du chaabi. On entend de la flûte africaine et des percus brésiliennes.

Oui, parce que j’ai été influencée par les musiciens avec lesquels je travaille. ca m’a permis de découvrrir autre chose. C’est l’intérêt de faire des rencontres. C’est une vraie richesse.

Sur « Ech edani », il y a de la musique gitane

C’est mon truc depuis longtemps, un amour de jeunesse qui me suis partout.

Avoir reçu le prix de la chanson étrangère décerné par l’Académie Charles Cros et le prix du Haut Conseil de la Francophonie, c’est quelque chose auquel vous êtes sensible ?

Bien sûr. Cela m’a fait plaisir. C’était à une période où je doutais à propos de beaucoup de choses. Cela m’a donné confiance en moi et ça m’a donné la preuve que les gens respectent le travail des artistes même s’ils sont étrangers, qu’il n’y a pas le tabou de la langue, que les gens regardent le sens des textes plutôt que l’origine des gens.

Pourquoi vous étiez dans le doute ?

Comme plein d’artistes arabes ou maghrébins, qui ont été censurés dans certaines radio après le 11 septembre, j’ai connu le doute. Je vivais très mal le fait que des gens appellent la radio pour demander que tel ou tel artiste de langue arabe ne soit pas diffusé.

C’est à ce moment là que le mal du pays doit être fort. Sur votre deuxième album, il y a une chanson qui parle de ça. « Yemma » veut dire « Maman je te mens ». C’est une chanson qui parle du coup de fil donné à la famille pour dire que tout va bien, mais parfois on ment…

C’est quelque chose que j’ai vécu réellement depuis toujours. J’ai rencontré beaucoup de gens qui ont quitté leur pays pour l’étrangers : des cadres, des étudiants, des sans-papiers. Cette histoire est arrivée à beaucoup d’entre eux. On n’arrête pas de mentir à sa famille, pour ne pas leur faire de peine. On essaie de s’en sortir, de travailler, de s’adapter.

Il y a un autre problème, celui du regroupement familial. Vous en savez quelque chose…

Je vais en Algérie, mais pour que ma famille obtienne un visa pour venir en France, ce n’est pas facile. Ma mère est quand même venue me voir une fois, et m’a vue sur scène.

Elle devait être fière de voir votre réussite ici ?

Oui, et elle a été rassurée de voir que je suis bien encadrée.

En Algérie, les gens sont au courant de votre carrière en France ?

Oui. Là bas, je me suis déjà fait un nom en tant que chanteuse populaire, et ils continuent à suivre mon parcours. Certains fans m’envoient des e-mails depuis l’Algérie. Et je continue à m’y rendre.

Depuis Enrico Macias jusqu’au raï (Mami, Khaled) en passant pas Rachid Taha et Carte de Séjour dans les années 80, les rapports artistiques entre la France et l’Algérie sont assez suivis. Vous avez l’impression de faire partie d’une famille d’artistes algériens ?

Je n’ai pas l’impression d’appartenir à un tel réseau. Je n’ai pas ressenti de liens particuliers entre tous les artistes algériens vivant en France. Mais j’ai rencontré l’Orchestre National de Barbès et Idir.

Vous appartenez au réseau du site web Mondomix ?

Ce sont eux qui ont monté mon site perso. J’ai aussi été stagiaire chez eux.

Qu’est-ce que vous pensez de l’année de l’Algérie ?

Je suis un peu partagée. D’une part, cela me fait plaisir qu’en France, on présente la culture algérienne sous toutes ses formes. Mais en Algérie, il y a un tel vide culturel ! On ne donne pas les moyens aux artistes de travailler. Les crédits alloués à la culture et à la jeunesse sont très faibles, ça n’a pas de sens. Il faut le dénoncer.

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