Jeff Buckley, l’archange dévoilé

Jeff Buckley, l’archange dévoilé

Après avoir écrit sur Nirvana, dont le leader est mort avant trente ans, le journaliste Stan Cuesta livre la bio de Jeff Buckley, mort (comme son père d’ailleurs) avant trente ans, et fan d’Edith Piaf, à dont Cuesta a également écrit la biographie. Voici une sorte de boucle bouclée.

Stan Cuesta, qui a été l’un des premiers journalistes français à interviewer Jeff Buckley, retrace la vie du chanteur américain. Mais ne se prive pas de démonter quelques mythes. Bien que je l’aie vu en concert, j’avais par exemple oublié que Buckley n’était pas du genre à faire corps avec son groupe. Il était même sacrément en avant sur la scène. L’image du jeune homme romantique qui ne vit que pour sa musique, tombe aussi dans cette bio : Buckley s’intéressait aux dessous de l’industrie du disque, comme le marketing. C’est le grand mérite de ce livre : nous présenter le vrai Jeff Buckley, et non une icône, tout en le rendant attachant.

Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Les derniers livres de toi que j’ai lus sont la bio de Ferré et celle de Nirvana. Outre le fait que Buckley et Cobain n’ont jamais eu trente ans, il y a un point commun entre ces trois personnes : elles défient le système, ou en ont peur. Ferré refuse les concerts subventionnés par l’Etat, Cobain a peur de l’industrie du disque. Pareil pour Buckley qui, en plus, a l’exemple de son père, qui s’est fait bouffer. C’est un hasard si les héros de tes bios sont marginaux ?

Stan Cuesta : On m’a dit aussi qu’ils sont tous morts. J’avais juste envie de parler de ces gens là. Mais j’ai aussi fait un livre sur U2, qui sont pas morts, et super bien intégrés au système. Mais c’était une commande ! (rire) Buckley, est un cas à part. Ferré et Cobain, je suis d’accord avec toi : ils sont contre le système. Buckley, non. Il a cette image très romantique, très angélique, rebelle, ce qu’il n’était pas vraiment. Il savait très bien ce qu’il faisait face aux maisons de disques, dans sa façon de manipuler les gens.

Il avait signé un contrat en or avec Columbia, avec les plein pouvoirs…

Il avait un manager très fort, et lui même n’était pas manipulé par ce manager. Il allait par exemple en rendez-vous chez Arista, et il disait “si nous acceptons avec vous…” et il se rteourne vers son manager “on est dans quel label déjà ?”. Le patron du label se disait “c’est vraiment un artiste, le mec sait même pas dans quelle maison de disques il est venu, c’est un pur”. En sortant, Buckley dit à son manager “je les ai bien eus, hein ?” Ils ont fait des propositions très hautes aux maisons de disques, si bien que beaucoup se sont desistées. Seul Columbia a accepté. Quand le disque est sorti, il s’est beaucoup impliqué dans le marketing. Des rebelles dans le rock, il n’y en a pas autant qu’on le croit. Enfin, je mets Cobain un peu à part. Buckley jouait de son image romantique mais je ne le mets pas dans la rubrique “contre le système”.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire sur lui ? L’idée qu’à part “Dream brother”, il n’y avait pas de livre écrit en France ?

J’ai beaucoup utilisé “Dream brother”. L’auteur a fait un vrai travail “à l’américaine”, de recherche de documents, d’interviews de personnes auxquelles je n’avais pas accepté ou qu’il n’était pas essentiel de rencontrer à nouveau. C’est aussi une bio autorisée par la mère de Jeff, donc David Brown ne raconte pas tout.

Mary Guibert a tendance à réécrire l’histoire ?

Oui, mais comme tous les survivants. Comme Yoko Ono réécrit celle de Lennon, ou la fille d’Hendrix celle de Jimi. La mère de Jeff gère les affaires de son fils. Je n’ai rien à reprocher au livre de Brown, seulement il a pris le parti de raconter les parcours de Tim (Buckley, le père NDR) et de Jeff en même temps. Il les écrit en parallèle. C’est un parti pris de rédaction qui est pas mal. le résultat est intéressant mais parfois confus, parce parfois tu ne sais plus où tu en es dans la chronologie. Moi j’ai fait un truc plus simple chronologique (de la naissance à la mort), plus simple et plus résumé, car c’est une collection de poche. J’ai ajouté l’après, ce que Brown, qui a écrit le livre juste après la mort de Jeff n’a pu faire, l’angle musical est plus important (je parle de ses influences, des disques qu’il a aimé). Je parle des disques posthumes, plus nombreux que ceux sortis de son vivants. Il y a aussi des interviews avec Gary Lucas, qui a beaucoup compté dans l’histoire de Jeff à ses débuts, et Michael Tighe, son guitariste (qui officie au sein de The A.M. depuis, NDR).

Les rapports entre Buckley et Lucas n’ont pas toujours été au beau fixe ?

Oui, et aujourd’hui, Mary Guibert tente de l’effacer de l’histoire. En réaction, lui ramène tout à lui. Il faut donc trouver un juste milieu dans les propos des uns et des autres.

La grande question, que tu poses d’ailleurs dans ton livre, c’est : Jeff Buckley a-t-il été influencé par son père Tim ? Il s’est toujours défendu du contraire…

Il s’en est énormément défendu parce qu’à ses débuts, c’était très dur pour lui. J’ai donc rapporté le point de vue de Lee Underwood, guitariste de Tim Buckley, qui lui aussi a une vision partiale de l’hsitoire, et qui dit que Jeff a été très influencé par Tim. Beaucoup de gens le disent, et c’est évident. Jeff avait un problème acec son père : il essayait de s’en dégager le plus possible et, en même temps, il a commencé sa carrière grâce à un concert hommage à son père. Il a écouté son père. Il connaissait et jouait plein de ses morceaux. Chrissie Hynde a fait une jam avec lui et témoigne qu’il connaissait par coeur les chansons de son père.

Stan Cuesta “Jeff Buckley”, Editions Castor Astral, 168 pages, 9 euros.

Visitez le site officiel de l’auteur : www.stancuesta.com

Jean-Marc Grosdemouge