« 3 feet high and rising », un chef-d’œuvre en péril?

« 3 feet high and rising », un  chef-d’œuvre en péril?

 


En partant du disque de De La Soul, le journaliste Vincent Brunner nous plonge dans les arcanes du sample. Une petite entreprise, qui comme aurait pu le chanter Bashung, ne connait pas la crise.

Paru en 1989, le premier album du groupe hip hop américain De La Soul est souvent cité dans les listes d’albums importants de la seconde moitié du XXe siècle, et une copie en est même conservée à la bibliothèque du Congrès, preuve s’il en fallait encore de l’importance patrimoniale de l’œuvre. Pourtant il est indisponible sur les plateformes de streaming, pour des raisons de droits. Car comme « Endtroducing » de DJ Shadow, il est basé sur Une multitude de samples. C’est à cet album et plus généralement à l’art du sampling que rend hommage Vincent Brunner dans le livre « De La Soul, aussi mort que vivant ».

Quand cet album sort, le sampling est déjà bien en place et les labels ont déjà pris l’habitude de déclarer les emprunts à leurs auteurs, et de dealer des droits. Les trois jeunes à peine sortis du lycée collaborent avec un as du sample, Prince Paul, signent avec le label Tommy Boy, enregistrent lors de séances foutraques (l’album est rempli de sketches, et même d’une partouze simulée). Problème : le label a fait les choses vite et n’a contacté que les « gros artistes ».

Problème : ils ont sous-estimé The Turtles. Un accord financier sera trouvé, mais il s’agit d’une grosse somme et ceci est encore problématique aujourd’hui quand il s’agit de négocier les droits pour sortir l’album sur le services de streaming : Tommy Boy a bien dealé avec les ayants droits de tous les samples utilisés sur « 3 feet high and rising », mais pour vinyle, cassette et CD.

Entre temps, De La Soul a voulu gommer son image de hippies, image construite sur des malentendus, et les tarifs pour utiliser un sample ont sacrément gonflé. Le sample est aujourd’hui une véritable industrie, qui nourrit une armée d’avocats, de gestionnaires de catalogues de droits et les artistes eux-mêmes. Du coup les gens qui veulent piocher dans le répertoire existant pour créer un nouveau morceau ont recours à l’interpolation : il « suffit » de demander à des musiciens de rejouer la séquence de quelques notes. C’est plus rapide, car on évite de la paperasse, et moins cher puisqu’on paie le compositeur et l’éditeur, et basta.

Les propos du philosophe Christian Béthune sont un régal pour bien comprendre à quel point le sample, loin d’être un truc paresseux, relève d’une vraie démarche : d’ailleurs lorsqu’un sample est vraiment travaillé, retravaillé, tordu dans tous les sens et parfois même joué à l’envers, on ne le reconnait parfois plus. Pas pour feinter les ayant droits (quoique certains petits malins comme Biz Markie ont essayé) mais parce que le sample sert avant tout à créer une oeuvre originale. Il n’y a que P Diddy, comme l’écrit Brunner, pour payer à Police 15 secondes d’une boucle de « Every breathe you take » et rapper dessus sans la modifier.

Tel un disque hip hop, culture à laquelle il rend hommage; le livre de Brunner est construit avec des interludes : on y converse avec DJ Sims de radio Nova, Rubin Steiner ou les membres de Coldcut qui eux aussi ne peuvent pas sortir sur les plateformes de streaming les trois premiers albums (c’est à dire ceux sortis avant la création de leur label Ninja Tune) parce que les questions de droits afférant sont tellement compliquées qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Et puis aux dernières nouvelles, « 3 feet high ans rising » pourrait bientôt arriver en format numérique. Après les quatre premiers MC Solaar qui viennent de refaire surface après que la brouille de plus de vingt ans avec Polydor ait été soldée, en voilà une nouvelle qu’elle est bonne !

****

Jean-Marc Grosdemouge

Vincent Brunner « De La Soul, aussi mort que vivant », éditions Castor Astral, Paris, 2021, 226 pages.

Infos : 

le site de Castor Astral

la discographie de De La Soul sur Discogs

Jean-Marc Grosdemouge