Antoine Compagnon ou la littérature sans fin

Antoine Compagnon ou la littérature sans fin

En donnant son dernier cycle de leçons au Collège de France, Antoine Compagnon marqué par un deuil et sur le point de dire adieu à l’institution, a voulu explorer le thème de la fin : fin de vie, oeuvres de fin de vie. Ce livre est un sommet d’érudition généreuse qui se déguste avec lenteur. Et qui se mérite.

Lire, c’est comme la randonnée ; d’abord on s’entraîne sur des petits parcours. Prenons « Un été avec » : un auteur à l’honneur. Dans cette série, Compagnon a écrit sur Michel de Montaigne, Charles Baudelaire et Blaise Pascal. Les chapitres sont enlevés et l’écriture adaptée au grand public. C’est que « Un été avec » est d’abord un format court sur France Inter. Le genre de livre exigeant mais qui parle à tous. Et puis un jour, on se lance dans une grande ascension. Du genre avec bivouac et repas pris en pleine nature : pour goûter ce livre, prévoir 4 à 6 jours suivant votre rythme de marche, pardon de lecture.

Un passeur gourmand mots

Mais avant de rentrer plus avant dans le cœur du livre, il faut dire quelques mots sur Compagnon, professeur de littérature au Collège de France. Il faut l’avoir entendu au petit matin, dans un de ses cours diffusés sur France Culture, parler de Marcel Proust, pour comprendre l’immensité du bonhomme. Il est capable, par exemple, dans le livre dont il est question ici, de consacrer un chapitre entier au mythe du chant du cygne. Il part du naturaliste Buffon puis repère dans les ouvrages du passé comment cette image fausse s’est perpétuée d’auteur en auteur, pour devenir cette locution que nous connaissons tous. Il tire un fil, et la pelote se démêle. Magie de la transmission, et des enseignants captivants.

Un érudit qui nous embarque

Avec lui, on change d’époque. Le temps et l’espace s’annulent. Il nous prend par la main et nos emmène au royaume de l’érudition généreuse. Dans un monde bien fait, cet homme là aurait une émission télé hebdomadaire. Ce serait la seule qu’on regarderait. Ou presque. Bien sûr il y a « La Grande Librairie » et quelques pépites comme les émissions de Jean-François Zygel sur la musique. D’ailleurs, pour servir son propos, Compagnon emprunte à la fois aux écrivains, aux peintres et aux compositeurs, pour se poser une question : arriver à la fin de sa vie,  est-ce une malédiction (le risque de l’œuvre de trop, ratée, parce qu’on n’a plus force mentale et/ou physique) ou la possibilité au contraire d’atteindre le sublime sénile ? C’est à dire précisément ce moment où, ayant travaillé son art toute une vie, on est capable de tout ramasser en un geste, tableau, partition ou livre, définitif, indépassable.

Le bouddhisme a tranché : c’est en allant vers la mort, c’est à dire en quittant le samsara en étant le plus éveillé possible, qu’on donne un sens à sa vie. Les religions révélées ont érigé en dogme la vie éternelle. Citant tellement d’exemples qui se contredisent de dernières œuvres ratées ou réussies, Compagnon ne peut décemment trancher. Mais qu’importe puisque si la vie est brève, l’art est long (la locution latine « ars longa, vita brevis ») et la littérature, sans fin. Compagnon en est un grand serviteur.

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Jean-Marc Grosdemouge

Antoine Compagnon « La vie derrière soi. Fins de la littérature », Editions des Equateurs, Paris, 2021, 381 pages.

Infos :

le site des Editions des Equateurs

le Collège de France

Jean-Marc Grosdemouge

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