Autour de Luke

   Jolie révélation que le groupe Luke, qui fait sonner la langue française comme peu de gens savent le faire. Jolie rencontre aussi. Au début, il y avait un nom de groupe, Luke, qui revenait dans les médias, une couverture du mensuel « Magic » à la rentrée, où Thomas Boulard, chanteur du groupe posait avec Dominique A et Miossec. Et puis la découverte du single « Se taire » et enfin de leur album, « La vie presque ». Après écoute, encore sous le coup de leurs chansons qui font sonner la langue française comme peu de gens l’ont fait sonner depuis Miossec, on a voulu les interviewer. Trois jours plus tard, rencontre avec deux membres de Luke, au siège parisien de leur maison de disques. Et une confirmation : de même qu’il n’y pas de Lucie dans Autour de Lucie, il n’y pas de Luc chez Luke. Mais des personnalités intéressantes, ça oui, il y en a. Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Y-a-t-il des choses fausses qui circulent sur vous dans la presse ?

Thomas Boulard : L’erreur qui est faite parfois est de dire que nous sommes un groupe bordelais. Moi, je suis bordelais c’est administrativement prouvé, mais le groupe ne l’est pas. Ca m’embête pour les vrais groupes bordelais, pour le reste du groupe qui a des origines diverses et variées. Il y aussi le fait qu’on dise que Luke, c’est une personne. C’est arrivé, mais ce n’est pas un énervement profond, c’est que dans la somme d’infos, certaines personnes n’ont pas su prendre le temps de vérifier.

Bordeaux a notamment amené une comparaison avec Noir Désir.

TB : Noir Désir est un groupe important, que j’aime beaucoup, parmi tant d’autres. Quand tu es Bordelais, au lycée tu ne peux pas passer à côté : c’est le groupe du lycée. Les pions, les profs, les élèves, les parents, tout le monde connait Noir Désir. C’est quelque chose de culturellement intégré à Bordeaux. La comparaison avec eux peut se faire, même en dehors du contexte bordelais. Le biais régionaliste est ultra développé en France : on dit toujours « ce sont des Brestois », « des Bretons, « ce sont des Bordelais », ou « des Nantais », « des Marseillais ». Au bout d’un moment, je trouve ça un peu facho. C’est devenu une façon de voir, en classant les gens par région.

Christophe Plantier : C’est une manière de catégoriser. La mode vient un peu d’Angleterre, où on dit « les groupes de Manchester », « les groupes de Liverpool », « Londoniens », ou « de Brighton », etc.

Vous ne vous définissez pas comme un groupe à guitares ?

TB : On n’est pas QU’UN groupe à guitares. J’ai dit ça dans la conversation avec Dominique A et Miossec dans « Magic », pour expliquer que leur manière de voir la musique, c’est j’écris et ensuite je prends la guitare pour Miossec, le reste, je le fais faire par d’autre gens (avec sincérité), Dominique A fait un petit plus de choses , mais c’est le même biais. Nous, on est un peu des touche-à-tout. Moi j’écris les chansons, mais de temps en temps, je bidouille sur des ordinateurs ou des samplers. La production, ça nous intéresse tous, on en fait tous partie intégrante. On peut très bien arranger les instruments, même ceux qui ne sont pas les nôtres, comme fonctionnent de plus en plus de groupes américains et anglais. Les nouveaux projets ressemblent à ça : chacun apporte une idée. Par contre, sur scène, on retrouve les manières habituelles d’instrumentistes .

CP : Au départ, Thomas et moi sommes guitaristes, donc on a voir tendance à mettre pas mal de guitares, mais il n’y a pas que ça qui compte. Il faut se mettre au service de la chanson, de voir le meilleur arrangement, celui qui sert la chanson.

Il y a dans le groupe des gens de Prohibition et de Purr ? Et toi Christophe que faisais-tu ?

CP : Je faisais partie de Spring, un groupe qui était signé sur le label espagnol Elefant Records, donc pas très connu en France. A l’époque, Spring avait besoin d’un guitariste. Thomas est venu pour une tournée, et ensuite, on devait faire d’autres chansons. On a bossé là dessus, et après la séparation de Spring, on a trouvé intéressant de continuer l’expérience. L’idée de continuer est venue de notre complémentarité, mais je crois aussi que Thomas avait l’idée de faire quelque chose de son côté.

MLM : Votre rencontre a créé le « noyau dur » du groupe ?

TB : Je n’aime pas trop l’appellation. Cela voudrait dire que Luke pourrait rester Luke avec seulement nous deux, et je trouve ça très faux. On est les instigateurs. Mais ce n’est qu’une affaire de chronologie, pas une affaire d’affect, ou d’implication. L’implication a été la même pour tout le monde, à chaque moment de l’élaboration du disque. Chacun a son rôle. C’est pas démocratique dans le sens « un homme, une voix », c’est une réflexion à plusieurs.

Est-ce que c’est comme Radiohead, qui se définissent souvent comme les Nations Unies avec Thom Yorke dans le rôle des USA ?

TB : Non. Bien sûr, si je dis « je n’arrive pas à chanter cette chanson », on ne le fera pas. C’est une question de technique et de sincérité. On ne peux pas faire n’importe quoi avec un chant français. Après, n’importe qui peut critiquer quoi que ce soit, dire tel chant ne marche pas, tel texte n’est pas très bon. S’il faut changer, on change. Ca arrive souvent, pas de problème. Le groupe n’est pas une démocratie. C’est bien quand on est 55 millions, mais quand on est 5, c’est con de faire une démocratie. Le groupe est un lieu de réflexion. On est là pour réfléchir ensemble, pas pour voter. La démocratie à cinq c’est nullissime.

Ou l’idée s’impose ou elle ne s’impose pas ?

TB : Soit l’idée s’impose, soit on essaie de convaincre les autres. Parfois, on peut être quatre à penser la même idée fausse, et le cinquième essaie de nous convaincre parce qu’il y a quelque chose qu’il a perçu et pas nous.

CP : On peut aussi arriver à un consensus. (rire) Mais c’est dangereux.

Pour préparer l’album, vous êtes partis en pleine campagne picarde. C’est à ce moment là que vous avez commencé à définir le son de « La vie presque » ? Vous vous êtes dit que vous arriviez à faire sonner la langue française d’une façon originale ?

TB : On avait des textes avant d’arriver. Mais c’est en Picardie qu’on a scellé le groupe, car avant, on ne travaillait qu’à deux. On a travaillé tous ensemble, isolés à la campagne, isolés. On a répété, acquis des mécanismes de groupe, et bossé collectivement sur des idées. C’était un peu un test sans le vouloir, incidieusement, dans le sens où on ne s’est fixé aucun objectif. Il fallait juste faire reculer la date de sortie de l’album : on a dit au gens du label Village Vert qu’on préférait attendre et faire un album de groupe.

Ensuite vous êtes partis en Angleterre, et avez travaillé avec Daniel Presley (Faith No More, Spain). Ca s’est passé comment ?

CP : Humainement, c’est quelqu’un de très intéressant, et je pense qu’il nous a donné le recul nécessaire. Concernant le travail fait en Picardie, à un moment, on avait la tête dans la guidon, on ne savait plus ce qui était bien ou non. C’était bien de bosser avec un producteur pour corriger ce qui pouvait ne pas aller, et donner une couleur au son évidemment.

Vous avez tenté beaucoup d’idées ? Des cordes par exemple ?

TB : On avait pas un budget énorme. Cela nous obligé à faire avec ce que l’on avait : travailler avec du mellotron, des claviers vintage. Cette contrainte a peut être nourri un style, du rock avec des arrangements. Un mellotron, au fond, c’est très rock.

CP : J’ai une nostalgie par rapport au mellotron, un instrument utilisé par les Beatles ou les Moody Blues, un son qui remonte à mon enfance. C’est peut être ça qui fait que j’aime bien le mellotron.

Vous vous êtes fixé des contraintes ?

TB : Dès que tu fais de la chanson, tu en as : la forme, le temps, le formatage couplet-refrain avec lequel jouer, la cohabitation entre la voix et les instruments. L’intérêt, c’est, à l’intérieur de ce cadre très défini.

CP : Chercher des équilibres.

Et le mixage à Paris, c’était sans Daniel Presley ?

TB : Si si ! Il fait tout, c’est sa manière de travailler.

CP : Après trois semaines à Londres, nous n’avions pas tout fini. Certaines choses ne nous paraissaient pas encore satisfaisantes, donc pendant les semaines destinées au mix à Paris, on a aussi continué à enregistrer certaines choses.

TB : Le travail a continué en home studios, sur ordinateur, pour fignoler des arrangements. C’est tellement définitif de sortir un album qu’on voulait tout essayer avant de dire « on le sort ». On a donc fouillé, et puis on a passé du temps au mix.

Vous avez de nouvelles chansons ?

En choeur : On y travaille.

CP : En ce moment, on a pas le temps qu’il nous faudrait, mais on va le prendre de toute façon.

TB : On va s’y mettre pour proposer en janvier un set qui soit encore plus long qu’aujourd’hui.

Le titre instru « Xoldo » me fait penser au groupe Doves.

TB : C’est un excellent album. C’est marrant que tu en parles : on les avait écoutés parce qu’on cherchait un producteur. On aurait bien aimé travailler avec eux. Mais pour notre premier album, il fallait quelqu’un qui ait de l’expérience, sachant diriger un groupe. Ceci dit, le morceau a été écrit avant qu’on écoute Doves, il y a deux ou trois ans.

Sur l’album, c’est toi, Thomas, qui a apporté la plupart des bases de chansons ?

TB : Oui. Ce n’est pas que je n’aime pas travailler avec les chansons de autres, mais ça ne s’est pas présenté comme ça.

CP : De toute façon, Thomas est l’auteur. Il aime travailler la guitare à la main. Nous travaillons avec les accords qu’il nous propose.

TB : J’ai vraiment besoin de faire la musique. Elle provoque les paroles. Je n’aime pas faire les paroles en dehors de la musique.

La chanson naît en grattouillant sur une guitare.

TB : « Grattouillant » (rire)

CP (fredonnant) : « J’ai la guitare qui me démange »…

TB : C’est un peu ça, gratouiller, ou autre chose : faire des claviers…

Vous jouez de beaucoup d’instruments ?

TB : Christophe est beaucoup plus polyvalent que moi : il joue de la guitare et des claviers. Moi, je me débrouille. Pour le clavier que j’ai fait, comme sur « J’aurais aimé te plaire », il suffit d’une main, c’est pas très élaboré. Je ne peux pas dire que je sais en jouer, ce serait se fiche de la tête de ceux qui jouent du piano. Chez nous, la technique de clavier n’est pas importante, puisqu’il servent pour les ambiances. L’atmosphère est importante.

Tu parles d’atmosphère. Justement, ta voix y contribue beaucoup. Certains disent qu’elle est apprêtée, qu’elle fait penser à Jean Bart.

TB : Il faudra que j’écoute Jean Bart. Je n’ai pas une grosse culture en chanson française. Au lycée, j’aimais beaucoup le hard rock. On a écouté et on écoute encore beaucoup de musique anglo-saxonne, de musique électronique, folk, blues. Mais j’écoute Miossec. Je lui ai tout piqué ! (rire)

Il est vrai que certaines chansons sonnent comme Miossec.

TB : Si on nous met tous deux côte à côte, ça ne sera pas du Miossec. Mais la comparaison est normale.

Peut-être le phrasé, la voix.

TB : Mais les thèmes ne sont pas les mêmes du tout. Ce ne sont pas les mêmes mots.

CP : Vous ne parlez pas tout à fait de la même chose.

TB : Ah ça, je te confirme. Moi, je ne suis pas macho. Je ne suis pas misogyne. Je plaisante. Miossec est quelqu’un d’important pour tout le monde. Même Dominique A a été remué, non retourné (sourire) par « Boire ». Ca a créé un choc, comme Noir Désir auparavant. Miossec a mis la barre haut. Rester en dessous, c’est se foutre de la gueule des gens. Je n’ai aucun problème avec l’influence de Miossec : c’est ce qu’on appelle l’inutrition, un phénomène naturel : je ne connais personne qui ne soit inspiré par rien, surtout en musique. Dire le contraire serait mentir au public.

CP : Il n’y a pas préméditation. Inconsciemment, ça ressort.

TB : Tant mieux si ça ressort. On s’en sert, c’est normal. On met une pierre à l’édifice, avec ce qu’il y a déjà derrière. On ne part pas de zéro. Avant Miossec, il y avait Gainsbourg et Ferré.

Thomas, il paraît que c’est l’écoute de Jeff Buckley qui t’a donné envie de chanter ?

TB : En fait, j’ai toujours écrit des chansons, mais j’étais plutôt guitariste et enfin j’ai trouvé quelqu’un qui m’a donné envie d’utiliser autant ses capacités en guitare et de les intégrer dans la construction d’une chanson. Ne pas avoir que la vision technique de la guitare. Utiliser ses capacités techniques comme moyen d’une belle chanson. Un solo de Clapton peut être très émotif, mais ça reste un solo. Là, il y avait autre chose : une façon de travailler les accords, les mélodies, une fusion entre la voix et la guitare qui était étonnante. On ne peut qu’être admiratif d’un très bon guitariste qui fait de très belles chansons. Je me suis mis à travailler là dessus dans mes chansons. Surtout, un jour, j’ai eu un déclic. J’ai compris ce qu’était une chanson. C’était lors d’un concert à Hendaye : il y avait Louise Attaque, M, Little Rabbits. En une minute, j’ai compris. Après il faut bosser pendant une vie entière pour réussir. Le lendemain j’ai fait cinq ou six chansons.

Revenons à ton chant : chanter en français était évident ?

TB : On était un peu embêtés par rapport au fait de chanter en français, ce qui est très particulier en termes de prise de son : la langue est pleine de « crrrrrrr » de « trrrrrrrr », etc., des prononciations difficiles à enregistrer. La langue française, pour un ingé son c’est un calvaire, sauf si tu chantes des conneries. Le vrai français, sonnant et trébuchant, contient des sonorités difficiles à enregistrer.

Tu as intégré cette donnée dans ta façon d’écrire ?

TB : Je m’en suis rendu compte au fur et à mesure de l’enregistrement. Mais mon effort est plus mélodique que linguistique.

CP : La sonorité doit être évidente. Si un texte est pas mal, mais accroche par rapport à la musique, Thomas n’hésite pas à le refaire.

TB : Les mots doivent se suivre sans accrocher. C’est une forme d’évidence. Dans le fond, ça ne l’est pas, mais ça doit paraître évident. C’est dur, mais c’est général : c’est beaucoup plus facile de paraître intelligent que de l’être vraiment. Les chansons, c’est la même chose : c’est toujours plus facile de paraître érudit en musique quand on en fait, que de l’être vraiment. On passe un temps fou à composer, mais ça ne se voit pas : c’est la partie cachée de l’iceberg. Pour une chanson évidente, c’est beaucoup de boulot en fait derrière. Je n’ai de reproche à faire à personne, mais certains groupes tentent de se donner une légitimité parce qu’ils utilisent des formes de sonorités obscures, de pseudo recherche d’originalité, et sous un vernis d’exigence, il n’y a pas grand chose. Parfois, il y a plus de boulot dans une chansonnette de Trenet que dans les chansons de groupes obscurs. C’est plus dur de faire une chanson homogène qu’un truc complètement fou. Levi Strauss disait « l’art se nourrit de contraintes » Mais quand la chanson est bonne, l’arrangement s’impose de lui-même. On ne part pas d’un arrangement pour faire une chanson. Car même si le son, la production, c’est important, finalement, ce qui reste c’est une chanson.

Une chanson qui peut être jouée juste accompagnée d’un piano ou d’une guitare ?

TB : Les morceaux qui restent sont ceux dont les fondements mêmes sont très solides. Après, tout coule de source. C’est peut être la clé de la pérennité d’une chanson : quand elle est belle, on peut faire abstraction de tout arrangement.

Aucun arrangement ne rattrape une chanson ratée.

TB : Exactement. L’autre jour, j’écoutais « Veuillez rendre l’âme » de Noir Désir. La production n’est plus d’actualité mais les chansons restent. On pourrait prendre une guitare et jouer « Les écorchés », c’est devenu un classique, intégré à notre patrimoine culturel. C’est entré dans notre patrimoine affectif. Miossec restera aussi avec « Non Non Non ». Je sais que Christophe s’en défendrait. Mais ces chansons échappent à ceux qui les ont créées.

Luke « La Vie presque », 1 CD (BMG), 2001

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