Colleen : ses réponses

   Avec « Everyone alive wants answers », la française Cécile Schott, alias Colleen, signe un album d’électronica où l’univers sonore des films de Tim Burton semble passé à la moulinette.

   Et comme « tout vivant veut des réponses », Cécile a accepté de répondre à nos questions. Elle nous dévoile ainsi quelques coulisses de sa création, et nous parle du déclic qui l’a amenée à la musique électronique. Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Depuis quand composes-tu de la musique ?

Colleen : Je « fais » (je trouve le mot « composer » un peu prétentieux étant donné que je n’ai pas de formation classique et que je « trouve » ou « cherche » les notes plus que je ne compose quoi que soit) de la musique depuis douze ans, c’est-à-dire depuis l’age de quinze ans où j’ai commencé la guitare acoustique, assez rapidement troquée contre une guitare électrique.

Comment est venu le déclic ?

Le vrai déclic est venu vers l’age de treize, quatorze ans avec la découverte des fameuses compilations bleue et rouge des Beatles. Je les ai écoutées des centaines de fois, c’est cela qui m’a amenée à la guitare, alors que je ne viens pas du tout d’un milieu musical et que je n’avais pas montré de prédisposition particulière pour la musique. Ensuite au lycée, quelqu’un m’a fait découvrir les Pixies, Sonic Youth, les groupes 4AD, My Bloody Valentine, puis avec cet ami on a formé un groupe de noisy pop (pour simplifier).

Comment passe-t-on de la noisy pop à l’electronica ?

En fait, ce groupe qui a duré un an et demi a été ma première expérience musicale forte. Cela m’a permis de voir à quel point je m’épanouissais dans un cadre musical, mais aussi combien j’avais du mal avec les compromis qu’amène forcément le travail en groupe. J’ai acheté un quatre pistes, mais je n’avais rien d’autre que ma guitare, aucune pédale d’effet, donc dans ces conditions-là c’était assez dur pour moi de trouver ma voie, surtout qu’à ce moment-là je tournais un peu en rond musicalement, aussi bien dans ce que je faisais que dans ce que j’écoutais. A ce moment-là, en 1995, j’ai rencontré le trio dijonnais les Ultra Milkmaids, qui ont été les premières personnes que j’ai vues travailler avec des samples.

C’est donc cette rencontre qui t’a donné envie de te lancer ?

A l’époque, sans exagérer, je ne savais même pas allumer un ordinateur. J’ai été complètement subjuguée. En même temps, moi je n’avais pas d’ordi et puis j’avais la sensation que de toute façon même si j’en avais un je n’arriverais jamais à faire quoi que ce soit avec, car tout ça me paraissait très technique. Je suis rentrée d’un long séjour de deux ans en Angleterre, pendant lequel j’ai eu un gros vide musical, et en arrivant à Paris deux choses ont tout relancé. D’abord je me suis inscrite en médiathèque et j’ai dévoré des dizaines d’albums par mois, dans tous les styles musicaux. Ensuite, un ami m’a donné un CD-R avec plein de logiciels et de plugins et à partir de là je me suis lancée dans la musique faite à partir de samples.

Quelles sont tes références musicales ?

C’est extrêmement disparate, j’ai une culture musicale avec plein de lacunes, car je découvre soit par le hasard d’emprunts en médiathèque, soit par le hasard de rencontres avec des gens qui me laissent emprunter leurs disques, et il y a tellement de choses à découvrir, alors il faut bien opérer un choix. Aujourd’hui, la nouveauté pour moi c’est que les gens me donnent leurs disques, donc ça me permet aussi de découvrir des choses un peu obscures. Et j’utilise internet, aussi bien pour découvrir des grands classiques que des choses dures à dénicher sur disque. En tout cas, je me reconnais principalement dans les musiques mélodiques et souvent minimales : ça veut dire que je suis touchée aussi bien par de la musique baroque pour viole de gambe, que par la musique indonésienne et d’Asie du sud-est, que par des choses plus pop, des choses plus jazz, du hip hop plus ou moins expérimental, des musiques de films. Finalement je n’écoute pas tant de musiques électroniques que ça, et dans ce domaine ma préférence va largement aux pionniers du genre, tous ces gens qui passaient des mois sur du matériel aujourd’hui totalement obsolète mais qui gardaient toujours une grande part de mélodie et d’émotion dans leur musique. Je pense à des gens comme Delia Derbyshire, Raymond Scott…). J’aime beaucoup aussi certaines productions des années 60, les girl groups, les productions de chez Motown…

Ta musique est pleine de petits détails… alors comment la composes-tu ? est-ce que tu part de petits bruits autour desquels tu brodes ?

Pour ce premier album il y a eu un mélange de hasard et de travail : le hasard provient des sources utilisées, dans le sens où je ne saurai jamais pourquoi tel jour j’ai emprunté tel disque à la médiathèque et pourquoi ensuite j’ai réussi à faire un super morceau avec. Si j’avais emprunté un autre disque, j’aurais peut-être fait un autre beau morceau avec, mais il y aurait également eu de fortes chances pour que je n’arrive pas à faire quoi que ce soit de valable avec (ça m’arrive beaucoup aussi !). Rien que le fait d’écouter et de choisir les samples demande beaucoup de temps.

Et la suite ?

Pour la suite ça dépend : parfois le morceau se fait en quelques heures dispersées sur quelques jours, parfois il y a un intervalle de plusieurs mois entre une ébauche qui ne me convaint pas tout à fait, j’essaye, je réessaye, je n’y arrive pas, et puis trois mois plus tard j’enlève des pistes et en fait je m’aperçois qu’il y avait trop de choses. Généralement ça marche comme ça, j’empile puis j’enlève jusqu’à ce que ne reste que ce qui me semble strictement nécessaire. Le prochain album (ou du moins une partie de mes prochains enregistrements) sera fait de manière totalement différente, dans la mesure où je vais utiliser mes propres enregistrements, et les retravailler, éventuellement les traiter ensuite comme des samples.

Tu sors ton premier album chez Leaf ? aucun label français n’a pu ou su te prendre sous son aile ?

J’avais sorti un 7″ chez le label parisien Active Suspension en octobre 2002, mais la situation était un peu bouchée de ce côté-là. Par ailleurs, j’avais envie d’aller sur un label étranger, par goût des choses inconnues ou éloignées, par goût de la langue anglaise aussi je crois, et dans l’espoir aussi d’échapper à un certain parisianisme. Donc j’ai tout simplement envoyé huit démos, uniquement à l’étranger et principalement en angleterre. Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, les petits labels ne m’ont pas répondu, et c’est Leaf qui m’a proposé un contrat pour trois albums, donc la décision s’imposait à moi.

Pourquoi le pseudo « Colleen » ? C’est pour faire penser à « coline » ou au prénom Colin ? Ou as-tu une autre explication ?

Je déteste devoir mettre des mots sur la musique, aussi bien par le choix d’un pseudonyme que par celui de titres pour l’album et les morceaux, car d’une certaine façon ça interfère avec la musique. En même temps je ne me voyais pas garder mon vrai nom, ni faire des morceaux sans titre, et je cherchais quelque chose de doux et simple à prononcer pour tout le monde, y compris les français. En fait il faudrait écrire « colleen » sans majuscule, car ce n’est pas tant au prénom « Colleen » que je pensais (qui existe bel et bien – par contre je n’ai absolument pas pensé à Colin) mais au mot anglais utilisé en Irlande qui veut dire « jeune fille ». Bien sûr ce n’est pas parce que je suis une fille et encore relativement jeune que je l’ai choisi, mais plutôt parce que c’est un très joli mot, plein de boucles, de rondeurs et de répétitions dans la façon même dont il s’écrit, et le mot français auquel il fait penser, colline, est également très joli, tant dans son signifiant que son signifié.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *