Fabulous Trobadors : humour courtois

   Toujours « Toulousains » et à ce titre « complètement zinzins » (selon les paroles de ce qui pourrait devenir un hymne à la Ville Rose), le duo Fabulous Trobadors continue à rimer en français et en occitan.

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   Sur « Duels de tchache et autres trucs du folklore toulousain », Claude Sicre et Ange B enrichissent leur rapatois de choeurs et d’instruments typiques des Pyrénées. Les Fabulous pratiquent l’humour courtois : on se balance de joyeuses rimes à la face, mais c’est pour débattre, pas pour abattre. Ainsi, l’un des duels, « Si tu te fais », commencé sur le mode « c’est moi le plus fort » se finit par des « non c’est toi le plus fort », que les compères se lancent avec plaisir l’un à l’autre. La chanson (« Toulousain », « Demain, demain ») pointe aussi le bout de son nez. C’est lors d’une visite-éclair, forcément éclair, dans cette capitale coupable à leurs yeux de tant de maux qui rongent le pays, que les Fabulous Trobadors font le point sur leurs motivations à faire de la musique.

Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Vous ne regrettez pas d’avoir quitté Mercury maintenant qu’ils soutiennent les exilés politiques, comme Florent Pagny qui chante à qui veut l’entendre que le fisc ne lui enlèvera pas sa « liberté de penser » ?

Claude Sicre : Nous sommes contents d’avoir quitté Mercury, c’est nous qui l’avons décidé. Ils sont contents aussi je suppose. C’est une rencontre très improbable qui s’est faite : c’est Yves Bigot, qui était l’un de nos copains, qui nous a signés. Mais il est parti depuis. Nous n’avons rien à voir avec Universal. Eux et nous, ce sont deux mondes différents. Mais je ne connais pas tous les labels Universal, il y en a peut-être qui sont bien. Zebda sont bien chez Universal ?

Oui, chez Barclay. D’ailleurs, vous avez des liens particuliers avec Zebda qui sont de votre ville et ont eux aussi un discours politique ?

CS : Nous n’avons pas de discours politique, mais un discours culturel. Un discours de politique culturelle ou un discours civique si tu veux, mais pas politique. Dans les chansons, on ne parle pas de Palestine, d’affaires étrangères ou du gouvernement.

En 1995 vous aviez fait une chanson sur la campagne des élections présidentielles ?

CS : Oui (silence) oui… mais qui ne s’engageait pas : qui mettait en perspective les choses, ne disait pas « votez untel ».

Le simple fait de parler de culture et de civisme, c’est déjà un acte politique ?

CS : Voilà. Un acte politique différent. La preuve : Zebda a présenté une liste aux élections, pas nous. L’engagement n’est pas le même. Nous, nous sommes dans une logique de contre-pouvoir culturel et civique, qui nous semble importante en France. Eux sont entrés dans une logique d’ajouter un mouvement de plus au nombreux petits partis qui existent.

On vous a demandé de participer ?

CS : Les Mo-ti-vé-e-s m’ont personnellement demandé d’être sur leur liste. J’ai refusé. Mais parfois, ça nous arrive

L’un des gens que vous citez souvent est Félix Castan… Qui est-ce ?

Ange B : C’est un penseur de Montauban. C’est le premier qui a synthétisé ce que pourrat être la décentralisation culturelle, et le mal dont souffre la France depuis quatre siècle : la centralisation. Les gens sont tellement imergés dans cette culture qu’ils trouvent normal qu’une capitale décide de tout. Ce que dit Castan, se positionner hors de Paris, est toujours d’actualité. C’est ce qu’on fait, en vivant et créant à Toulouse.

Vous appliquez le slogan né dans les années 70 « Vivre et travailler au pays » ?

AB : Oui, mais il ne faut pas nous coller l’étiquette « régionnalistes ».

Vous dites aussi « ni nationalisme, ni régionalisme »… Parce que ça peut être ferment de chauvinisme ?

AB : Le régionalisme, c’est un petit nationalisme.

CS : C’est un nationalisme local. C’est la même chose. La petite bourgeoisie, qu’elle soit locale ou nationale, a besoin de cette idéologie, qui réinvente l’histoire pour créer une unité, invente des comportements, assigne des codes qui sont truqués, menteurs, aliénants. Il y a encore en France des gens qui croient à la Gaule et aux Gaulois. On s’étonne que la gauche dise que l’extrême-droite confisque Jeanne d’Arc, alors que nous, on dégonfle ce mythe. S’il n’y avait pas ce mythe, personne ne le récuppèrerait. Mitterrand est allé fleurir la tombe de Vercingétorix, dont on sait que c’est César qui l’a inventé : c’est catastrophique. L’histoire de la pensée française est une histoire nationaliste. Pareil pour l’histoire de l’art, de la littérature : on ne regarde ni à l’intérieur de ses frontières (depuis Toulouse ou Marseille), ni de l’extérieur (depuis l’Angleterre ou les USA). Droite et gauche se battent pour ou contre les mêmes mythes, elles ont en commun la même vision de l’histoire.

Votre but, c’est de dégonfler les mythes ?

CS : Nous militons pour l’intelligence. On est pour une histoire qui se crée dans les débats, et pas avec les sornettes qu’on nous raconte, et que malheureusement toute la France partage. En la matière, on ne peut pas en vouloir aux Français, qui sont là victimes de leurs élites.

Vous parlez de confrontation : l’album s’appelle « Duels de tchatche ». Entre vous, les idées fusent par un jeu de ping pong ?

CS : Sur le disque, c’est moi qui ai fait les paroles. Mais dans la vie, oui. Là, par exemple, on vient d’avoir un ping pong sur des affaires internes.

Un besoin de se renvoyer la balle ?

AB : Oui, on est pas souvent d’accord (rire).

Vous avez quand même réussi à faire quatre albums ensemble. Et sur le dernier, vous n’êtes pas seuls, il y a des choeurs féminins…

CS : C’est un groupe toulousain, les Bombes 2 Bal, qui vont signer chez Tôt out tard et sortiront un album en septembre. Ce sont des « élèves » à nous, qui nous accompagnent. Ce sont des gens du quartier Arnaud Bernard, qui chantent et improvisent et vont devenir professionnels.

Le tambourin (dont Ange B joue même pendant l’interview, NDR) est toujours à la base de votre musique, mais il y a aussi des instruments pyrénéens ?

CS : Le tympanon et la flûte pyrénéenne sont des instruments qui sont très anciens, et ne sont joués que là. Le tympanon est un tambourin à cordes.

AB : C’est comme une caisse en bois avec des cordes.

CS : Ca se joue en même temps qu’une flûte. Le principe flûte et tambour est utilisé un peu partout (Provence, Galice, Angleterre) mais flûte-tambourin à cordes, c’est typiquement pyrénéen.

AB : Les cordes sont accordées pareil. Tu ne peux jouer qu’avec une seule tonalité.

CS : Tu tapes dessus et tu joues de la flûte de l’autre main. Pour moi, c’est assez emblématique de l’Occitanie, car il n’est presque joué qu’ici. Certains instruments sont joués dans d’autres cultures. Celui-ci est joué dans la culture occitane… et un peu au pays Basque.

Donc vous ne récusez pas le terme de « rapatois » ? D’ailleurs, qui a forgé ce mot ?

CS : C’est moi, quand le rap est arrivé, qui ai trouvé ce nom, mais ma musique existait bien avant l’arrivée du rap en France. Ce terme était bien parce qu’il nous a raccroché à un truc. Mais après, certains ont cru qu’on essayait de rattraper le rap.

Or, le rap à la française, les Fabulous Trobadors l’ont un peu devancé. Il n’y a presque jamais eu de point commun entre Fabulous Trobadors, partisans assumés d’un retour aux sources culturelles, et NTM, héraults d’un rap urbain et contestataire. Réduire la musique des Fabulous Trobadors au simple terme « rap » relève de l’abus de langage. Il faudrait toujours lui ajouter un adjectif ou un terme, car cette musique est grande ouverte et la saisir et un seul mot de trois lettres est illusoire. Et puis cette musique est aussi ce que chacun en fait, en y projetant son vécu, en y injectant qui la fête, qui la colère. Aujourd’hui encore, il est difficile de rattacher les Fabulous Trobadors à un courant. Leur musique ne ressemble à rien d’existant sous cette forme en France. Slam, capoeira, farandole, comptines, rap, ces « duels » pas méchants pour trois sous, mélangent tout, et sont décidément inclassables. Ouverte sur le monde et sur la France, cette musique se veut civique et libre, d’où la grande importance donnée à l’improvisation. Avant que cela ne devienne à la mode, les Fabulous pratiquaient déjà les repas de quartiers dans les rues d’Arnaud-Bernard, dans la Ville Rose. Précurseurs, Ange B et Claude Sicre n’ont qu’un but : rapprocher les gens, les faire rire, danser, les faire participer sur scène (où des spectateurs sont parfois invités à les rejoindre pour improviser). Bref, faire de la vie une fête. Mais pas une fête façon Disneyland, plutôt un rassemblement citoyen et festif à la fois. Alors même si leur dernier album s’ouvre par une berceuse (« Bonne nuit » dit « c’est l’heure d’aller, nous vous souhaitons de beaux rêves pour oublier vos ennuis »), Ange B et Claude Sicre n’ont rien d’artistes qui cherchent à endormir les foules, au contraire. Et ils n’ont pas dit leur dernier mot.

Fabulous Trobadors « Duels de Tchatche », 1 CD (Tôt ou Tard/Warner), 2013

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