Un soir avec Psy 4 De La Rime et Vincent Delerm (mais pas réunis)

   Ça ressemble à quoi un samedi soir sur la terre ? On en a fait l’expérience le samedi 10 décembre 2005. Eh bien, disons que ça ressemble à l’émission « Paris Dernière » : on passe très vite d’une ambiance baggy-casquette à l’ambiance loden-« Télérama ». Heureusement pour vous, ça ne finit pas par une séquence dans un club libertin (enfin pour moi, pas ce soir là, du moins).

   Il est vingt heures. Les lumières de l’Elysée Montmartre s’éteignent et le pupitre sur lequel officie DJ Sya Styles s’allume, pour faire profiter la foule du logo « Psy 4 » éclairé au néon. La foule n’est plus qu’une douce marée de bras, des bras tendus dans l’attente de voir le posse marseillais au complet. Soprano, Vincenzo et Alonzo font leur apparition, capuche sur la tête, et ne quitteront pas la scène avant deux heures, avant d’avoir mis leur public K.O. debout, avant d’avoir déversé leur message positif, leurs rimes intelligentes et après avoir consciencieusement et gentiment « foutu le bordel » à « l’Elysée ». Les Psy 4 De la Rime ne disent pas l’Elysée Montmartre, mais l’Elysée, comme le palais de la République où loge Jacques Chirac. Pas grave : de toute façon, ce soir le propos est social autant que politique. Le mois dernier, les banlieues flambaient, les jeunes des cités étaient stigmatisés un peu partout et le crew, qui vient de sortir son deuxième album « Enfants de la lune » a quelques messages à faire passer à Nicolas Sarkozy. Outre qu’ils lui promettent du sexe anal (mais a-t-il besoin d’affection depuis qu’il roucoule avec une journaliste du « Figaro » ?), ils ont quelques rappels à faire : c’est pas parce qu’on porte un baggy ou une casquette retournée qu’on est un bandit, les jeunes des banlieues veulent s’en sortir, un concert de rap, ça peut se passer bien, et prôner un discours positif. Alors les bras se lèvent, les fans scandent les lyrics (tellement bien et fort que cela couvre les voix des trois MC), et quelques bonnes âmes retransmettent le concert en image par téléphone portable aux moins chanceux qui ne sont pas là. Au milieu du concert déboule Akhénaton, venu saluer ses poulains, et leur remettre un disque d’or. « C’est grâce à vous, ça » disent les Psy 4 au public pour remercier les acheteurs. Et le concert reprend, toujours aussi intense. Une heure après, Soprano lance à la foule : « vous êtes pas encore fatigués ? » Non visiblement, certains dans la salle auraient bien encore joué au delà des deux heures réglementaires. En tout cas, oui, on a vu un concert de rap qui ne part pas en sucette. Le ministre de la place Beauveau, le député de la Moselle François Grosdidier et tous ceux qui font trop vite l’équation rap=violence devraient venir voir les Psy 4 de la Rime sur scène un de ces jours. Cela leur ferait du bien de s’aérer un peu l’esprit et les idées au contact de la vraie jeunesse France, vous savez celle qu’on appelait « Black-Blanc-Beur » en 1998.

   On quitte l’Elysée Montmartre, et au lieu de regagner le métro Anvers à gauche, on tourne à droite. Direction Le Trianon pour la Nuit des Musiciens de Vincent Delerm. Le principe est simple : un artiste a carte blanche pour inviter ses amis et créer un tour de chant inédit. On arrive pile à l’entracte, et l’on apprend que Dominique A et Mathieu Boogaerts sont déjà passés sur scène. Merde j’ai dû louper la version live de « Veruca Salt et Frank Black ». Le temps d’arroser mes amygdales avec un Perrier bien frais et la deuxième partie reprend. Un grand homme vêtu de noir, cheveux et barbe blancs me dépasse. Même de dos, je le le reconnais : c’est bien l’auteur de « La première gorgée de bière », qui est venu soutenir le fiston. Et le voici le fiston : Vincent Delerm, qui ne quitte plus ses lunettes de vue, et attaque « Cosmopolitan ». Irène Jacob arrive au milieu de la chanson, toute gracieuse. On dirait qu’elle avance sur des nuages portatifs en lévitation à un centimètre du sol. Suit un autre duo avec la comédienne suisse : « Désir désir » de Voulzy. Je me cale comme il faut sur mon strapontin et je pense « c’est marrant, je suis passé de l’ambiance téci et galère à une sorte de camp scout bobo où la salle reprend un tube sucré des eighties. Ils me font penser à un petit couple : lui bosse comme chef d’agence au Crédit Agricole de Beaumont-Le-Roger, elle est femme au foyer et le samedi soir, devant les amis, ils chantent en duo au piano. » Oui, je sais parfois, je pense trop. Les sympathiques Red Legs (« groupe de bars, de bals et de bar mitzvahs » créé par Jeanne Cherhal et JP Nataf, tout de rouge et noir vêtus), déjà vus en première partie d’Albin de la Simone, viennent me sortir de ma rèverie avec leurs reprises de « Vesoul » (Brel), « Babooshka » (Kate Bush), « I go to sleep » (The Pretenders) et un « Catégorie Bukowski » bien rock. Suit encore Alain Chamfort (« L’ennemi dans la glace » en duo avec Delerm et quelques titres en solo au Rhodes, dont « Comme un géant », ravissant). On entendra encore « Le baiser Modiano » ou « Les filles de 1973 » (Vincent Delerm est accompagné de cordes et d’un trompettiste) puis c’est le final. On bisse. Vincent Delerm vient encore interpréter une chanson piano solo où il est question de NYC, d’une silhouette, d’une paire de lunettes et de l’humour juif new-yorkais. Je ne vous fait pas de dessin, ce serait vous prendre pour des ânes et puis « Télérama » adore ce cinéaste. Le chanteur à lunettes, adepte de l’humour rouennais, salue, s’empare d’un bilboquet et d’un geste assuré, place la boule sur le manche en bois au premier essai. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents enseignants.

Jean-Marc Grosdemouge

 

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