Erik Arnaud "Comment je vis"

   Sur son premier album « 1998 Amerik », paru un peu confidentiellement sur le label Alienor, mais qui lui avait tout de même valu les honneurs d’une Black Session avec Statics, puis un passage à la Route du Rock, Erik Arnaud déclarait emmerder la chanson française. Grand bien lui en fasse !

erik-arnaud-comment cd   Erik Arnaud n’est pas là pour rigoler : il décrit la merde, à tel point que le mot revient dans les deux premières chansons (« Comment je vis » et « Devenir folle »). Et il le fait d’une façon peu conventionnelle. D’où le grand intérêt qu’il y a à prêter une oreille très attentive à ses paroles… Les chansons d’Erik Arnaud, ce sont des histoires de « vie pourries », « gâchées » (« HLM ») de perdants magnifiques. Un homme dit : « je n’ai pas le bac, j’ai même pas le permis, j’ai jamais connu de fille », qui rougit et tremble quand on lui parle, se fait tout petit, et veut « quitter son putain de village » ; le tout sur quelques notes de piano. Des histoires de gens qui sentent le chloroforme, qui passent inaperçu à côté des autres (« Le cirque », où « l’on achève tous ceux qui se sentent de trop ») des vies chaotiques sur fond de béton sali, de la déception mise en musique. Des histoires de cette époque où les sondages mettent les humains en cases, où « il faut posséder tout ce qui se dit portable, saturer les communications pour que finalement tout échange interfère » comme il le chantait sur son précédent album…

   Erik Arnaud est-il un écorché vif ou un jeune homme désabusé ? Son écriture est en tout cas pessimiste, et ses musiques collent au propos : pas de chanson guillerette ici. La batterie est d’une précision métronomique, la guitare économe mais acérée. Et le piano, que l’on retrouve sur quelques chansons, n’en fait pas trop. Sur « Mécaniques », le thème de piano est simple, mais joué de manière répétée, il forme un boucle entêtante qui se fond dans la mélodie, sur laquelle vient se greffer une guitare rageuse. Car fond (le ras le bol évoqué par les mots) et la forme (déluge sonore à la Mogwaï) ne font qu’un : faire rendre gorge à la Société, coupable de tous les maux, la saturer des notes et de reproches, jusqu’à ce qu’elle cède. Les basses sont rondes comme toujours, et le est bien particulier. Même si la batterie a remplacé la boite à rythmes qui était la « marque de fabrique » de son premier opus, Arnaud fait sonner sa musique comme personne. Il a été aidé en cela par sa collaboration avec Monte Vallier de Swell, qui ajoute une touche très intéressante, une ambiance sombre il va de soi. Surtout quand on parle de meurtre : l’histoire de « Comme au cinéma » est celle d’un homme qui a des problèmes d’argent, des choses à cacher, qui devrait être à Genève mais passe ses journées dans sa voiture. Cela fait penser à la tragique histoire de Jean-Claude Romand, qui pendant des années a fait croire à sa famille qu’il était médecin à l’OMS et a tué sa famille quand ses proches ont été sur le point de découvrir la vérité. A croire qu’après le livre d’Emmanuel Carrère (« L’adversaire ») ; Romand vient d’inspirer un nouvel auteur. A chaque album son tueur : sur son premier album, Arnaud s’attaquait à la prose de Brett Easton Ellis en lisant un extrait d’ »American Psycho ».

   Par le passé, Arnaud a évoqué les Village People, Gainsbourg, Sardou et Manset (dont il a quelques accents). Il récidive dans la critique de la variété, en parlant de « Johnny H » et « Claude F » (« je ne cite pas de noms », précise-t-il, allant même jusqu’à confesser « J’ai trop écouté de mauvaise variété » (« French musique »). Mais il serait bien trop réducteur de faire d’Arnaud le héros anti-soupe, anti-variétoche. C’est un chanteur pestant contre le « bruit de fond » que constitue la variétoche, et crachant -justement, dans la soupe à Drucker. C’est surtout un observateur très attentif, jetant sur la société un œil perçant, et usant de sa plume acerbe pour en rendre compte. Bref, un grand manieur de vitriol…

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Jean-Marc Grosdemouge

Erik Arnaud « Comment je vis », 1 CD (Labels/Virgin), 2002

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