Jacques Brel "Infiniment"

   Une compilation qui met en avant la phrase « Ce qui compte dans une vie, c’est l’intensité d’une vie, pas la durée d’une vie », et l’on sait que cette phrase, Brel l’a mise en application, ne pouvait s’ouvrir sur une autre chanson que « La Quête ». Extrait de la comédie musicale « L’homme de la Mancha », c’est le titre qui restitue le mieux les thèmes breliens : donner, rêver, brûler.

brel infinment   Aussi, c’est avec gêne que l’on écoute les cinq inédits qui suivent (« La cathédrale », « L’amour est mort », « Mai 40 », « Avec élégance », « Sans exigences ») quand on sait que Brel, dans une lettre, avait interdit à Barclay de les sortir sans son accord. On a la fâcheuse impression d’être la famille indigne du « Tango funèbre », quand le narrateur, sur son lit de mort s’écrie « Ils fouillent mes tiroirs, se régalant d’avance, de mes lettres d’amour, enrubannées par deux, qu’ils liront près du feu, en riant aux éclats ».

   François Rauber et Gérard Jouannest ont beau dire, dans le livret, que trois de ces titres « sont des chansons non abouties que Jacques Brel et [eux-mêmes désiraient] remanier, raison pour laquelle elles n’ont pas été divulguées », on ne peut voir là qu’une expression de de la goujaterie de ces deux collaborateurs du Grand Jacques. Car même si elles ont été remaniées (mais en est-on sûr, et en quoi ?), Brel n’est pas là pour donner son feu vert à leur publication. C’est vraiment là un sale coup joué à la mémoire de Brel. Le fait que sa femme Miche et sa fille France en soient complices ne l’édulcore en rien. Si le mari ou le père a laissé des consignes à son producteur, elles devraient être les premières à les faire respecter.

   Brel a toujours cherché à être authentique dans son art. Il a arrêté la scène quand il sentait qu’il commençait à appliquer une technique, qui rognait cette authenticité. Il a sûrement refusé de publier ces cinq chansons parce qu’il s’y auto-caricature. Et l’on aurait préféré ne jamais les entendre, puisqu’il ne les a pas reconnues. Alors on passe vite au reste de la compilation, pour y entendre toutes les chansons qu’il assumait : la superbe « Les Marquises », puis les chansons vachardes (« Les bourgeois », « Ces gens-là », « Les flamandes », « Les bigotes »), celles qui magnifient l’amour (« Quand on a que l’amour », « La chanson des vieux amants »), celles qui s’en méfient (« Le prochain amour ») ou pleurent ses ruptures (« Ne me quitte pas », « Orly »). Brel chante les femmes (« Marieke », « Madeleine », « Mathilde »), l’amitié (« Jef », « Jojo ») et la mort (« Le moribond », « Le dernier repas »).

   Brel disait de son ami Georges Pasquier, dans la chanson qu’il lui a dédiée (« Jojo ») : « Six pieds sous terre, tu frères encore ». Jacques, lui, dans nos coeurs, et dans sa tombe des Marquises, Brele encore. Il ne sait pas, heureusement, qu’on n’a pas toujours les ayant-droits et les collaborateurs qu’on mérite.

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NB : cette note est naturellement attribuée aux trente-cinq chansons dont Brel n’a jamais interdit la publication.

Jean-Marc Grosdemouge

Jacques Brel « Infiniment », 2 CD (Barclay/Universal), 2003

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