M. Ward : célébrer la vie

M. Ward a publié à la rentrée 2003 « The Transfiguration of Vincent », un album en hommage à un ami disparu du chanteur. J’avais rencontré Matt peu de temps après et nous avions parlé de la mort, de l’esprit.

Par un hasard (mais je crois de moins en moins au hasard), j’ai fini de dérusher cette interview plusieurs mois après cette rencontre, une semaine pile après la mort de ma mère en février 2004, pour publication sur M-la-Music.

De ce fait, les paroles échangées prenaient un écho particulier. Puissent-elles à votre tour vous toucher : aussi paradoxal que cela puisse paraître, se souvenir des morts, c’est célébrer la vie. D’autant qu’au défunt site M-la-Music ont succédé les Epiphanies sur lequel vous êtes actuellement connectés. Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Dans cet album il y a une phrase qui dit que cet album « was designed to keep the loss alive and behind me ». C’est à propos de la mort de votre ami Vincent O’ Brien ?

Matt Ward : C’est à propos de lui… et du fait de surmonter la douleur. La musique a la capacité de mettre un pied dans le passé et un pied dans le futur. Elle a cette espèce de pouvoir de casser le temps qui passe.

En poésie, il y a un terme utilisé pour définir ça. C’est : élégie. Est-ce que tu l’utiliserais pour qualifier ta musique ?

Non, je n’utiliserais pas ce mot. Ce sont des chansons qui parlent de tristesse et de joie. Ce sont juste des chansons d’amour.

Quand j’écoute cet album je trouve qu’il a une production simple, mais qu’il est riche sur le plan des idées. Je suppose que c’était voulu…

Merci. J’aime l’idée. L’une de mes nombreuses passions c’est d’enregistrer, et j’aime les sons simples, non retouchés.

Est-ce que tu qualifierais ta musique de lo-fi ?

Non ce n’est pas de la « lo fi », bien que certains considèrent que ça en est, mais je ne la classerais pas ainsi.

Tu as dit de Vincent O Brien : « He only only laughs when he’s sad and he’s sad all the time » (il rit seulement quand il est triste et il est triste tout le temps). C’est aussi ta définition pour faire de la musique : chanter la tristesse ?

Je crois que le rire et la tristesse sont des idées intéressantes à mélanger pour un album.

C’est pour ça que tu reprends « Let’s dance » de David Bowie ?

C’est une approche différente. Je voulais mettre de côté la partie production et m’occuper davantage de la structure des refrains et des paroles. J’adore les paroles des chansons. Je voulais tout simplement voir comment ça se passerait si je n’avais en face de moi que la partie avec les paroles.

Les reprises, c’est aussi une forme d’hommage au passé…

Oui, en effet. Mon esprit est resté ancré dans le passé, et j’écoute beaucoup de musique un peu vieillotte. J’étudie les titres de Louis Armstrong, par exemple.

Quelles sont les autres chansons que tu aimerais reprendre ?

J’apprends des chansons avec du piano, beaucoup de chansons jazz, des choses de Gerschwin ou Irving Berlin.

Vu les choses auxquelles tu t’intéresses, tu dois te sentir comme un extra-terrestre aux USA ?

C’est le cas. Sur scène, je joue avec des musiciens jeunes, mais quand j’enregistre j’écoute des vieilles musiques. C’est un bon équilibre pour moi.

Tu as travaillé avec Chan Marshall (Cat Power) sur le titre « Sad sad song ». Le sujet, c’est : quand une fille te quitte, fais une chanson bien bien triste ?

En fait, c’est une idée empruntée à une chanson de Hank Williams, « I’m so lonesome I could cry ». Le but est en fait de faire un pas en avant.

Ce pas, en l’occurrence, consiste à bien appuyer là où ça fait mal…

Chanter, c’est une sorte de guérison.

Chan Marchall est une fille très timide. Cela n’a pas été trop difficile de travailler avec elle ?

C’est une femme assez timide de l’extérieure mais qui est pleine d’énergie et d’idées à l’intérieur. Ce fut très facile de travailler avec elle, j’ai adoré ça. Nous avons enregistré quelques morceaux ensemble à Seattle.

Tu as aussi travaillé avec Jason Lytle (Grandaddy) et Howe Gelb (Giant Sand). Comment ça s’est passé ?

Quand j’ai commencé à jouer de la musique, Jason a fait écouter ma musique à Howe Gelb. Je l’ai rencontré, je lui ai donné une copie de mon disque et il m’a rappelé deux semaines plus tard pour me dire qu’il me prenait sur sa tournée européenne puis américaine. Il a aussi produit mon premier album.

Sur cet album, les chansons « Transfiguration # 1 » et « Transfiguration # 2 » ouvrent et ferment l’album. Que signifie ce mot « transfiguration » ?

John Fahey a enregistré l’album « The Transfiguration of Blind Joe Death ». Je n’ai jamais compris le sens de ce mot jusqu’à la cérémonie qui a eu lieu quand Vincent O’Brien est décédé. Cela a un rapport avec le changement de l’enveloppe humaine et l’espoir qu’après cette mort, l’esprit puisse prendre une nouvelle forme. L’espoir qu’une nouvelle enveloppe puisse revenir et prendre la forme de quelque chose de nouveau. Entre joie et tristesse il n’y a une grande différence : une chanson évoque la joie, l’autre tristesse. J’ai besoin de ces deux côtés pour raconter l’histoire entière de cet album.

Le challenge au niveau de l’écriture pour vous était en quelque sorte une manière de laisser les fantômes dans le passé ?

Non, pas vraiment. Il ne suffit pas de se dire qu’il faut avancer et les laisser derrière soi. Vous n’oubliez jamais les gens qui sont partis. Ils restent toujours d’une manière ou d’une autre. L’astuce, c’est de toujours les avoir avec vous pour ne pas les oublier. C’est donc une manière de célébrer leur vie, même s’ils ne sont plus là.

M. Ward « Transfiguration of Vincent », 1 CD (Beggars), 2003

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